Retour sur la Fête de l'Huma 2014

La semaine dernière avait lieu la célèbre Fête de l'Huma, le fameux rassemblement des militants et sympathisants communistes, au Parc de la Courneuve [1]. Organisée, comme chaque année, par le quotidien du même nom et créé par Jean Jaurès en 1904, cet événement est l'occasion de tables rondes, de débats d'idées, mais aussi de spectacles musicaux. Depuis sa création en 1930, la Fête de l'Huma a ainsi accueilli de nombreux artistes français, mais aussi internationaux, parmi lesquels Pink Floyd (1970), The Who (1972), ou encore Genesis (1978) [2], contribuant à les populariser auprès du public français. Il faut dire que la scène, d'une grande capacité, permet d’accueillir presque 100 000 spectateurs pour un prix modique [3], ce qui suscite l'intérêt des fans.

Cette année, quelques semaines après avoir célébré le centenaire de l'assassinat de Jean Jaurès - tué à l'aube de la Première Guerre Mondiale - cette édition revêtait un caractère bien particulier, presque symbolique. En effet, l'homme, figure du socialo-communisme en France, aurait certainement eu son mot à dire, au moment même où les politiques s’interrogent sur la place de l'état dans l'économie ou sur l'orientation à donner au modèle social, enjeux cruciaux pour l'avenir.

De cette édition, la presse n'a pourtant retenu que l'apparition de Jean-Luc Mélenchon, candidat représentant des communistes à la dernière présidentielle, qui était accompagné de Jérôme Kerviel, ancien trader à la Société Générale. Cette association, pour le moins hétéroclite, n'a pas manqué de faire réagir, certains ne comprenant pas ce que Kerviel, incarnation de la fameuse "finance folle", faisait à la fête des prolétaires. L'homme politique s'est alors empressé de leur répondre, en défendant le trader, n'hésitant pas à le comparer à Alfred Dreyfus, un officier accusé injustement d'intelligence avec l'ennemi à la fin du XIXème siècle et que Jaurès avait soutenu [4]. De là à se prendre pour lui, il n'y a qu'un pas.

Hormis les photos de quelques anonymes et politiques tenant dans leurs mains des pancartes sur lesquelles on pouvait lire "Ma gauche à moi, elle..." compléter les points de suspension [5], un autre petit élément a attiré mon attention : la tête d'affiche de la programmation musicale, en l'occurrence le groupe de hard rock allemand Scorpions.
Programmation musicale de la Fête de l'Huma 2014 (source : site officiel)

Pour ceux d'entre qui seraient un peu trop jeune, sachez que ce groupe a écrit une chanson en 1990 intitulée Wind of Change, c'est-à-dire, traduit littéralement, "Vent de Changement". Sortie à une époque où les pays de l'est, et notamment la RDA, se libère du joug communiste - la chute du mur est intervenue peu de temps avant -, cette chanson est devenue l'hymne de la réunification allemande ainsi qu'un appel à la liberté. Elle annonce aussi, avec quelques mois d'avance, le changement qui interviendra en URSS avec la dislocation de l'empire communiste. Tout un symbole.
Clip de la chanson Wind of Change sur YouTube.

Il est donc particulièrement savoureux de voir ce groupe se produire à la Fête de l'Huma en cette année 2014. Étonnant aussi que les organisateurs aient pensé à lui, alors même que leurs idées politiques sont si différentes. Voir Scorpions chanter Wind of Change au milieu d'une foule de sympathisants communistes constitue une sorte de pied de nez de l'histoire, un message subliminal à la foule comme pour lui dire que ses idées sont révolues et définitivement archaïques. Autrement dit, bonnes à illustrer les livres d'histoire avec la mention "nuit gravement à votre liberté". Est-ce que la foule a pu saisir ce message ? Beaucoup doivent en douter, surtout quand ils entendent à longueur de journée les dirigeants politiques vitupérer contre le ultralibéralisme et son cousin par alliance le capitalisme. Une raison de plus de croire qu'il y a grand besoin d'un nouveau vent de changement dans ce pays...

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[1] Depuis 1960. Avant cela, elle a été organisée à plusieurs endroits dont le Parc de Vincennes ou dans la ville de Montreuil.
[2] Liste non exhaustive. Une plus complète est disponible ici.
[3] On passera sous silence les éventuelles subventions perçues par l'organisation de l'événement.
[4] Le comte-rendu de la visite de J.-L. Mélenchon par le Magazine Le Point est disponible à ce lien.
[5] Pour voir à quoi cela ressemble, allez sur le compte Twitter du PCF. 

Macron sur l'illettrisme : le coup de pied dans la fourmilière

"Il y a dans cette société une majorité de femmes et il y en a qui sont pour beaucoup illettrées. On leur explique "vous n'avez plus d'avenir à GAD ou aux alentours, allez travailler à 50 ou 60 km". Ces gens-là n'ont pas le permis de conduire ! On va leur dire quoi ? "Allez passer le permis de conduire, allez attendre un an"? Ça ce sont des réformes du quotidien."
Cette déclaration, faite hier matin par le nouveau ministre de l'économie, Emmanuel Macron, alors qu'il était interrogé sur le sort des salariés des usines GAD en Bretagne, a suscité l'indignation sur les réseaux sociaux - Twitter en tête - pendant une bonne partie de la journée. Rapidement accusé de "mépris" envers les petites gens employés dans cette entreprise, M. Macron a été contraint, sous la pression médiatique, de s'excuser dans la soirée. Un faux pas pour le jeune ministre, lui qui à peine nommé par Manuel Valls, avait déjà dû essuyer les attaques de la presse et d'une partie des responsables politiques concernant son parcours professionnel : diplômé de l'ENA et ancien collaborateur d'une grande banque, il n'était pas l'incarnation de la gauche luttant contre la "finance". Cette remarque du ministre vient renforcer cette impression, en plus d'être désastreuse pour la majorité au pouvoir, déjà affaiblie quelques temps auparavant par l'affaire des "sans-dents", expression par laquelle François Hollande désignerait les plus modestes des Français [1].

Cette longue succession de malentendus, de déclarations à l'emporte-pièce et de reculades systématiques devant les obstacles, a, petit à petit, envenimé les relations entre l'exécutif et la population depuis le début du quinquennat. Et si on ajoute à cela les mauvais chiffres économiques, c'est la goutte qui fait déborder le vase.

Pourtant, j'ai ici envie de prendre la défense d'Emmanuel Macron. Bien que maladroits sur la forme, ses propos n'en reflètent pas moins une vérité criante qui peut se résumer en un chiffre : aujourd'hui, en France, environ 7% de la population souffre d'illettrisme [2], autrement dit, éprouve des difficultés à déchiffrer des textes ou à écrire. Pour l'entreprise GAD, cette statistique grimpe à 20%. Dès lors, dire que le ministre de l'économie a insulté ces salariés est un contresens : il n'a fait qu'énoncer une vérité souvent ignorée par la classe politique.

La question n'est donc pas de savoir si Emmanuel Macron a fait une erreur en disant cela, mais de trouver des solutions pour remédier au problème de illettrisme en France. A la vue des chiffres de l'entreprise GAD, le Gref de Bretagne a tenté de réagir en proposant une série de formations, afin d'aider les salariés à acquérir ou réacquérir les savoir-faire fondamentaux. Car, au final, ces personnes sont confrontées, tous les jours, dans ou en dehors de leur travail, à des factures, des contrats, des panneaux de signalisation, etc. autant d'écueils qui deviennent une torture quand on ne maîtrise pas la lecture et l'écriture. Un véritable handicap qui leur interdit, aussi, de pouvoir aider leurs enfants à faire leurs devoirs ou d'avoir accès à la culture.

Sur un plan plus économique, l'illettrisme a des conséquences encore plus regrettables, comme l'a d'ailleurs fait remarquer le ministre. Comment ces personnes gens, privées de connaissances élémentaires en lecture et en écriture, peuvent obtenir et réussir des formations professionnelles ou se reconvertir après la perte d'un emploi ? Impossible avec de telles lacunes. Confrontés à cette situation, les illettrés se retrouvent le plus souvent dans le cul-de-sac de Pôle Emploi, ayant peu de compétences et une maigre expérience à faire valoir auprès d'un employeur. Les plus débrouillards peuvent espérer trouver des petits boulots, mais pour les autres, se sentant exclus de la société et honteux de leur condition, retrouver un emploi capable de subvenir à leurs besoins relève du parcours du combattant. Et qui dit chômage de longue durée, dit vie précaire et pauvreté. Un cercle vicieux.

Au regard des milliards d'euros dépensés chaque année par le pays dans l'éducation et la formation professionnelle, cette situation semble bien incompréhensible. A cet égard, l'état a montré ses limites en ne parvenant pas à éradiquer ce mal. Pire encore, les résultats de la France aux tests PISA, réalisés dans les pays de l'OCDE, montrent que le problème semble s'étendre, puisque de plus en plus d'enfants sortent du cursus primaire sans maîtriser l'écriture et la lecture : un retard qu'il sera difficile de combler par la suite et qui provoquera, à brève échéance, leur sortie du milieu scolaire sans formation ni diplôme. L'échec scolaire perpétuel. Pourtant les différents ministres qui se succèdent à l'Hôtel de Rochechouart [3] ne paraissent pas préoccupés par cela, oubliant au passage que sans ce socle, aucune autre connaissance ne pourra être acquise par les enfants.

Espérons quand même que les propos de M. Macron auront permis à certains de prendre conscience de l'ampleur du problème - même si j'ai peu d'espoir - et des efforts à consentir pour y remédier, à la fois sur les méthodes d'enseignement (le retour à la méthode syllabique, etc.), mais aussi sur le statut des écoles (à qui il faut donner plus d'autonomie) et de leur personnel (recrutement, salaires plus élevés). Plus de liberté et moins de dirigisme associés à quelques réformes permettraient à l'éducation de retrouver la voie de l'excellence, seul véritable moyen de réduire durablement les inégalités et la pauvreté dans le pays.

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[1] Selon les dires de son ex-compagne Valérie Trierweiler.
[2] D'après les chiffres de l'INSEE en 2013 et repris par Le Parisien à ce lien. L'illettrisme avait été désigné grande cause nationale.
[3] Le siège du ministère de l'Education Nationale.