L'inquiétude demeure à la Cour des Comptes


Régulièrement, la Cour des Comptes, organisme chargé de contrôler les comptes publics de l’état et des agences publiques, des entreprises publiques et de la Sécurité Sociale (et le cas échéant de prodiguer des conseils) tire la sonnette d’alarme sur l’état des finances de la France. Alors que le projet de loi de règlement du budget 2014 (en d’autres termes, c’est la loi qui soldera les dernières factures de l’année dernière) va être présenté dans les prochains jours à l’Assemblée Nationale, de nouveaux rapports sont venus ternir l’exercice 2014. Pour résumer, la Cour des Comptes, par l’intermédiaire de son premier président, Didier Migaud, interrogé par la commission des finances de l’Assemblée Nationale, pointe du doigt un dérapage du déficit de l’état de 10.7 mds d’euros (réparti entre une baisse des recettes fiscales de 6 milliards d’euros et une hausse des dépenses de 4.2 milliards d’euros). Selon lui, ce dérapage s’explique par des estimations de croissance et d’inflation bien trop optimistes par rapport à la réalité. S’ajoutent à cela des dépenses sous-estimées comme celles qui concernent les opérations extérieures (l’engagement de l’armée française à l’étranger).

D’autre part, Didier Migaud s’est aussi inquiété de l’augmentation de la dette de l’état : entre 2013 et 2014, elle a glissé de 71 milliards d’euros. Pour l’exercice 2015, il semblerait que cela s’accélère encore puisqu’une émission record de titres de dette est prévue. Les taux d’intérêt particulièrement bas depuis quelques temps (même si on note actuellement leur remontée), abaissant leur charge dans le budget de l’état, agit comme un appel d’air en permettant d’emprunter plus. En somme, on assiste à une fuite en avant des finances publiques.

Enfin, et c’est le point que je voulais aborder, la Cour des Comptes a noté que l’Etat malgré la conjoncture économique difficile, continuait à percevoir d’importants dividendes en provenance des entreprises dont il est actionnaire. Or, cette manière de faire n’est pas conséquence : en effet, en agissant de la sorte, l’état néglige le développement et l’investissement indispensables pour que ces sociétés continuent à rapporter de l’argent. En d’autres termes, l’Etat fait du court terme et se comporte comme les acteurs capitalistes qu’il critique à longueur de journée. Pour l’année 2014, les dividendes obtenus se sont montés à 4.1 milliards d’euros contre 3.1 prévus initialement par la loi de finances présentée par le gouvernement. La Cour des Comptes va même plus loin en ajoutant que plusieurs entreprises ont versé des dividendes en 2014 alors même que leurs résultats étaient déficitaires en 2013, citant l’exemple d’Engie (ex-GDF-Suez) qui après avoir perdu 9.3 milliards d’euros a réussi le tour de force de donner 1 milliard d’euros à l’état. La juridiction financière souligne aussi que sur les douze plus importantes sociétés dont l’état est actionnaire, neuf d’entre elles ont connu des taux de distribution de résultats, supérieurs au taux moyen des entreprises du CAC40, souvent prises pour cible pour rémunérer beaucoup trop le capital [1].

Alors que l’exemple récent d’Areva nous montre que la gestion de l’état peut conduire à des situations catastrophiques (pertes de 4.8 milliards d’euros pour l’exercice 2014, auxquelles s’ajoutent entre 3000 et 4000 licenciements), on est en droit de se demander si l’action publique (i.e. la participation de l’état dans de grands groupes) est encore pertinente. Est-ce au contribuable de payer pour ces erreurs de gouvernance surtout qu’il ne voit pas la qualité des services s’améliorer pour autant (l’exemple ferroviaire est éloquent à ce sujet) ? Reste que l’Etat par l’intermédiaire de l’APE (l’agence qui gère les participations) ne compte pas renoncer de sitôt à cette manne financière, même si pour cela il doit saigner à blanc certains fleurons français. Dès lors on remarque une offensive de l’Etat, qui vient tout juste d’augmenter sa participation dans Renault (de 15% à 19.74%), au moment même où l’action grimpe.

Mais les éminences ministérielles ont une autre idée en tête : continuer à conserver de l’influence dans certains groupes y compris dans ceux dont la participation publique a baissé. C’est alors qu’entre en scène la fameuse loi Florange, votée en 2014. En plus du volet controversé qui demande à une entreprise de chercher un repreneur au cas où elle voudrait fermer une succursale de plis de 1000 salariés, une deuxième mesure, intéresse plus particulièrement l’Etat-actionnaire : celle qui permet à un actionnaire qui détient ses titres depuis plus de deux d’obtenir des droits de vote doublés. Etant donné le portefeuille public, cette règle donne à l’état un immense avantage dont certains opportunistes du gouvernement aimeraient tirer parti. Ainsi, selon une étude récente si l’état cédait 10% d’EDF, 11.7% d’Engie et 10.7% d’Orange, il récupérerait 16.5 milliards d’euros tout en conservant ses droits de vote et donc son influence, l’empêchant d’être mis en minorité [2]. Pratique, mais pas vraiment fair-play surtout si on tient compte du conflit d’intérêt évident (l’état vote une loi qui lui profite directement). Une raison de plus pour appeler à la fin de ces participations.

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[1] Dépêche de Reuters datée du 27 mai 2015 et disponible à ce lien.
[2] Selon des données d'un article de l'hebdomadaire Challenges datant d'avril 2015 et consultables à ce lien.

"Red Army", l'histoire du hockey soviétique

J'avais écrit, l'année dernière, un article sur le "Miracle sur Glace", la fameuse rencontre de hockey entre les Soviétiques et les Américains, sur fond de Guerre Froide lors des Jeux Olympiques d'hiver de 1980 à Lake Placid. J'y reviens aujourd'hui pour vous parler d'un documentaire que j'ai vu récemment : Red Army [1]. Réalisé par l'Américain Gabe Polsky, descendant d'immigrés soviétiques, le film raconte comment dès le sortir de la guerre, le gouvernement sous l'impulsion de Staline a investi massivement dans le sport et dans le hockey en particulier [2]. Le but affiché était alors de rattraper le retard pris par rapport à l'adversaire occidental, puis de le dépasser pour démontrer la supériorité du système soviétique sur le système capitaliste.

A la fin des années 40, le hockey sur glace est quasiment inconnu en Union Soviétique. Afin de monter une équipe compétitive, les autorités soviétiques font appel à Anatoly Tarassov, l'un des experts nationaux en la matière, pour ne pas dire le seul. Au contraire du jeu nord-américain, où le physique est primordial, Tarassov introduit de nouveaux standards, privilégiant la mobilité des joueurs, la vitesse et un jeu de passes efficace et précis. Pour mettre au point ce système, Polsky nous montre comment l'entraîneur soviétique a notamment étudié la chorégraphie du célèbre ballet du Bolchoï avant de l'adapter au hockey, construisant un collectif sans égal. Cette manière de faire est révolutionnaire pour l'époque. Très vite, les résultats de ces méthodes peu orthodoxes et en totale opposition au traditionnel hockey nord-américain (la référence à l'époque) portent leurs fruits, puisqu'il remporte, à la tête de l'équipe nationale soviétique (qu'il dirige entre 1958 et 1972) trois médailles d'or olympique, une en argent et dix titres de champion du monde. A cette époque, les Rouges sont l'équipe à battre sur le plan mondial et il faudra une grande équipe canadienne pour s'imposer - de justesse - lors de la première Série du Siècle, en 1972, suite à quoi Tarassov sera écarté de la sélection soviétique par les autorités pour être remplacé par un proche du régime, Viktor Tikhonov.

Etayés par les témoignages de joueurs de l'époque tels que Vladislav "Slava" Fetisov, Vladimir Krutov ou encore le célèbre Vladislav Tretiak (considéré par beaucoup comme l'un des plus grands gardiens de l'histoire du hockey), ainsi que d'images inédites, Gabe Polsky décrit avec une relative précision le quotidien de ces hommes. Enfermés dans un camp d'entraînement, ils sont poussés jusqu'à la limite de l'épuisement physique, obligés d'effectuer plusieurs séances d'exercices par jour. Ce mode de vie, spartiate et tyrannique, les tient éloignés de leur famille pendant des semaines et les périodes de repos se font rares. Lors des déplacements à l'étranger, ils voyagent sous l'étroite surveillance du KGB qui doit éviter toute défection vers l'ouest de l'un des membres de l'équipe. La victoire était le mot d'ordre des hauts dignitaires du régime, l'équipe est soumise à une pression de tous les instants. Un seul faux pas peut remettre en cause la place d'un joueur dans l'équipe. Certains en feront l'amère expérience suite à la défaite face aux Américains en 1980 : leur carrière s'arrêtera nette, sans aucune possibilité de retour. S'ajoute au déshonneur des démêlés avec les autorités qui peuvent remettre en cause leur patriotisme et leur volonté de gagner pour le drapeau, d'autant plus que les joueurs de l'équipe nationale sont tous des militaires, membres du célèbre CSKA de Moscou [3].

Pourtant, l'étau se desserre quelque peu à l'orée des années 80 avec notamment l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir. Les réformes entreprises par ce nouveau dirigeant - la Perestroïka et la Glasnost - ainsi que le mauvais état de l'économie russe, incite le CSKA a négocié le départ de ses joueurs vers l'ouest en échange de fortes sommes d'argent. Fetisov, raconte avoir été l'un des premiers joueurs de l'est à être sollicité par des équipes de la Ligue Nationale de Hockey, le championnat le plus relevé en Amérique du Nord, lors d'un déplacement aux Etats-Unis. Malgré une compensation financière plus que généreuse, les dirigeants, Tikhonov en tête, freinent des quatre fers et retardent le départ de Fetisov, arguant qu'ils ont toujours besoin de lui dans l'équipe. Qui plus est, l'obligation qui lui est intimé de reverser presque la totalité de son salaire à la mère patrie n'est pas pour lui plaire (l'état consentait à lui reverser 1000 dollars par mois alors qu'on lui en proposait 500000 par an). Les négociations sont dans l'impasse et les autorités intimident Fetisov qui est obligé à de se mettre en retrait de l'équipe. Pendant ce temps, la liste de joueurs soviétiques qui font défection s'allonge, l'exemple le plus marquant étant celui du jeune espoir Aleksandr Moguilny qui profite des championnats du monde 1989 pour fuir à l'ouest, bientôt imité par son compatriote, Sergueï Federov [3]. Pour arrêter l’hémorragie, les hauts-dignitaires acceptent de lâcher du lest et décident finalement de laisser les hockeyeurs soviétiques (dont Fetisov) partir jouer en Amérique.

Leur arrivée en Amérique du Nord ne se fera pas sans mal, étant lâchés à un monde où ils doivent accomplir de nombreuses choses par eux-mêmes. En outre, ils sont confrontés à l'hostilité du public et et des joueurs nord-américains qui n'acceptent pas que ces rouges prennent la place de leurs compatriotes. Enfin, leur manière de jouer ne s'intègre pas à la stratégie des équipes de Ligue Nationale et l'expérience n'est pas concluante pour de nombreux joueurs qui n'ont d'autre choix que de repartir en URSS. Les autres, après une période d'adaptation plus ou moins longue, poursuivront une carrière brillante. Fetisov, par exemple, associé avec quatre anciens équipiers de l'équipe nationale (les Russian Five) remportera deux fois la Stanley Cup avec les Red Wings de Détroit en 1997 et en 1998 [4]. Cette nouvelle liberté de mouvement a ouvert de nouvelles perspectives à la Ligue Nationale en enrichissant le jeu par l'apport de la culture soviétique. Cet impact est encore bien présent aujourd'hui, avec l'importance de joueurs comme Aleksandr Ovetchkin par exemple qui est devenu l'une des pièces maîtresses des Capitals de Washington. Sans cela, on peut penser que le championnat nord-américain n'aurait jamais pu conserver son niveau de jeu actuel.

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[1] Red Army avait été présenté au Festival de Cannes 2014.
[2] Dans le basket aussi. On se souviendra de la victoire controversée de l'URSS sur les Etats-Unis en 1972 à Munich.
[3] Dès les années 80, plusieurs joueurs du bloc de l'est (on citera par exemple les frères Stastny) avaient fait défection aller jouer en Amérique. Le premier joueur officiellement recruté par la Ligue Nationale fut le vétéran Jaromir Jagr lors du repêchage 1990.
[4] Scotty Bowman, l’entraîneur de Detroit avait vu joueur les Russes ensemble et avait compris avec l'encadrement de l'équipe qu'il fallait les  associer ensemble pour que leur système de jeu traditionnel se remette en place. Les Russian Five feront merveille à Detroit, surclassant par leur maîtrise du palet les équipes adverses.

McEnroe veut changer tout !

Inutile de présenter John McEnroe. Mais pour les plus jeunes, je vais quand même faire un petit rappel. "Big Mac", c'est un gauche offensif comme on n'en fait plus, adepte du service-volée et volontiers exubérant, perfectionniste (il a confessé avoir rêvé jouer un match sans commettre de fautes) et avec une rage de vaincre sans commune mesure avec ses adversaires. Outre son jeu, considéré par de nombreux observateurs comme "génial", on a surtout retenu de lui ses sorties monumentales face aux arbitres. Était-il de mauvaise foi ? Considérait-il que son jeu était tellement parfait qu'il ne pouvait pas être pris en défaut ? Un peu de tout cela, très certainement. Quoi qu'il en soit, McEnroe s'est souvent retrouvé en fâcheuse posture, entrant dans des colères noires, se heurtant à l'inflexibilité des juges, les insultant ou brisant ses raquettes (ce qui lui valut d'être exclu de l'Open d'Australie en 1990). Bref, McEnroe était l'exagération incarnée, brillant dans la victoire tout autant qu'il devenait médiocre et mauvais perdant dans la défaite.

Cependant, il a appartenu à une époque du tennis où les joueurs, du moins à mon humble avis (qui vaut ce qu'il vaut puisque je n'étais pas né ou bien trop petit), étaient plus romantiques qu'aujourd'hui, à tel point qu'une certaine nostalgie habite aujourd'hui les spectateurs de l'époque quand on l'évoque, avec eux.

Depuis sa retraite du milieu professionnel, McEnroe continue à être impliqué dans ce sport qu'il aime passionnément, soit en participant à des exhibitions qu'il veut gagner à tout prix (alors même qu'elles n'ont pas d'autres rôles que de distraire le public), soit en commentant des matches. Alors que la quinzaine de Roland-Garros vient de débuter Porte d'Auteuil, le joueur américain a rejoint d'autres légendes du tennis (Mats Wilander et Chris Everts pour ne pas les citer) sur une célèbre chaîne sportive pour analyser et décrypter le tournoi.

Je regardais plus tôt l'une ses interventions concernant la durée des rencontres, qu'il trouve trop longue. Faisant référence au duel homérique Isner-Mahut de plus de 11 heures au premier tour de Wimbledon 2010, qui s'était terminé sur le score de 70-68 au cinquième set [], McEnroe plaide - et je suis d'accord avec lui - pour que soit introduit un "tie break" dans cette manche décisive. L'argument invoqué par l'Américain est qu'on ne peut plut produire des matches aussi long sans entamer le physique des joueurs. D'autre part, il y a un risque de perdre le spectateur, qui voyant la durée, risque de montrer un désintérêt croissant pour le tennis. Autrement dit, ce sport doit faire sa révolution s'il veut continuer à se développer à attirer les joueurs et les sponsors...

Mais pourquoi s'arrêter là ? Outre le jeu décisif dans le cinquième set (ce qui existe déjà à l'US Open), d'autres changements ont été proposés, soit par les joueurs eux-mêmes, soit par les observateurs et les spectateurs. Plus ou moins radicaux, il n'est impossible que certains entrent en vigueur dans les années qui viennent. Voici les quelques propositions qui circulent et réapparaissent régulièrement :
- Suppression du deuxième service. Plusieurs fois envisagée, cette réforme ne fait pas l'unanimité dans le milieu tennistique, même si certains arguent que cela dynamiserait les matches en réduisant la durée des jeux et obligerait aussi les joueurs à prendre moins de risque, à donner moins de vitesse et plus d'effet à la balle. Dans le même esprit, d'autres voudraient réduire la taille du carré de service.
- Suppression du "let". Moins extrême, que la suppression du deuxième service, laisser jouer une balle let (i.e. une balle qui effleure le filet au service) est déjà expérimenté sur le circuit "Challenger" organisé par la Fédération Internationale de Tennis.
- Modification de la règle d'égalité. Quand deux joueurs sont à 40A, la règle actuelle veut qu'un point d'avantage soit remporté avant qu'on puisse gagner le jeu. La conséquence de cela est que l'égalité peut durer un petit moment si aucun des deux adversaires ne réussit à convertir son avantage. La proposition qui est faite revient à a supprimer purement et simplement le point d'avantage : le joueur qui parvient à marquer le point à 40A remporterait dorénavant le jeu.

Ces deux dernières règles ont été mises en œuvre récemment au cours d'un match opposant Roger Federer et Lleyton Hewitt [], avec en prime la diminution du nombre de jeux nécessaires pour remporter un set (on passe de 6 à 4 avec un jeu décisif à 3 partout). En plus de réduire significativement la durée du match, on arrive, avec ces nouvelles règles, plus vite à la fin du set, ce qui conduit à plus d'intensité, de nervosité et donc de spectacle. De quoi attirer les foules. D'autre part, elles pourraient conduire à rendre le tennis plus accessible dans les clubs, puisqu'elles sont plus simples. Pour autant, tout le monde (le public en particulier) n'est pas convaincu par cette petite révolution qui reste donc pour l'instant dans les cartons. Cependant, et afin de pouvoir rester un sport d'importance, le tennis devra à un moment donné, se poser des questions quant à son format pour s'adapter au nouveaux impératifs télévisuels et pour satisfaire les attentes des spectateurs. Affaire à suivre donc...

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[1] Un résumé de ce match qui avait d'ailleurs enthousiasmé tout le monde, y compris McEnroe est disponible sur Wikipédia à ce lien.
[2] Un article d'Europe 1 évoquait cette rencontre qui a eu lieu à Sidney en janvier dernier.

Une brève histoire de la sédentarisation

Les sociétés primitives étaient structurées en clans nomades profitant de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Quand les saisons changeaient ou que les ressources de la nature devenaient moins abondantes, ces groupes migraient vers un autre endroit, plus riche en gibiers et en fruits et légumes et également pourvu de points d'eaux facilement accessibles.

 
Région du "Croissant Fertile" (source : wikipédia)

On estime les premières traces de sédentarisation aux environs du neuvième millénaire avant Jésus Christ, dans la région dite du "Croissant Fertile", correspondant au Moyen Orient et au nord de l’Égypte actuels. C'est ici que l'on a découvert les plus anciennes traces de villes ou d'écrits de l'humanité. Suivant la période, plusieurs civilisations s'y sont développées telles que les Sumériens, Mésopotamiens, Assyriens ou encore Égyptiens. Des raisons ont été invoquées pour expliquer l'installation définitive de groupes d'hommes et de femmes à cet endroit. Tout d'abord, le climat, particulièrement propice à cette époque : il a permis l'établissement de vastes étendues cultivables (blé, orge, petit épeautre, des fruits, des tubercules) sur lesquelles des animaux (principalement des vaches, des moutons, des chèvres ou encore des porcs) étaient présents en grand nombre. Autrement dit, on venait de découvrir une véritable oasis où il était possible de rester plus longtemps que d'habitude. En outre le Croissant Fertile était traversé par de grands fleuves (tels que l'Euphrate, le Tigre, le Nil ou encore le Jourdain), capables d'approvisionner en eau plusieurs petits groupes sans craindre de pénurie ni de conflits. Certains chercheurs avancent aussi d'autres théories : par exemple, une poussée démographique qui aurait pu obliger les hommes à trouver d'autres moyens de subsistance si les ressources locales étaient limitées.


La Révolution néolithique


Regroupés en cercle, afin de se prémunir des éventuels prédateurs, les clans, déjà découpés en famille commencent à exploiter les richesses du Croissant Fertile, tout d'abord comme ils avaient l'habitude de le faire, c'est-à-dire par la cueillette ou la chasse. En écrasant, les grains de blé avec une pierre, on découvre la farine. Préparée sous forme de galettes ou encore de bouillies diverses, on peut les cuire (l'invention de la poterie est intervenue il y a 9000 ou 10 000 ans dans cette région) et ainsi s'alimenter plus facilement et plus régulièrement [1]. Outre les premières céramiques, plusieurs bouleversements sont certainement venus changer la vie de ces peuplades. En premier lieu, l'observation de l'environnement : la notion de saisons, de cycles où les cultures sont plus ou moins abondantes, le temps d’ensoleillement différent (si jamais l'homme ne l'avait pas déjà compris). Ensuite quelques graines, tombées sur le sol, légèrement enfouies par le piétinement du groupe et arrosées par un peu d'eau se mettent à germer puis à pousser, donnant naissance à une nouvelle plante. La présence d'eau à proximité (fleuves, etc.) a suggéré à l'homme d'en détourner un peu afin d'alimenter ses propres cultures. L'agriculture était née.

Meule datant du néolithique (source : wikipédia)

Parallèlement à ces balbutiements agricoles, les petits clans commencent à domestiquer les animaux présents, en en gardant tout d'abord quelques-uns au centre du cercle du groupe, puis en développant un système de clôtures, plus efficaces. Jusqu'alors, seul le chien avait été apprivoisé par l'homme : on l'utilisera pour garder les troupeaux et ramener les éventuels déserteurs. L'élevage sédentaire supplante rapidement l'élevage nomade (en effet des groupes d'homme avaient outre le chien quelques animaux avec eux pendant les migrations) et bien entendu la chasse. Cette nouvelle manière de considérer le bétail ouvre des perspectives : les bêtes sont mieux nourries, se reproduisent plus facilement, sont de plus grande taille. Outre la viande, elles offrent du lait (pour les vaches ou les chèvres), des engrais et permettent de travailler la terre. Une avancée considérable par rapport à l'homme nomade.

Rapidement, l'habitat s'améliore et du mobilier commence à apparaître, rendant le déplacement des groupes plus difficiles. Les outils, plus volumineux, plus lourds, plus complexes à reproduire, tendent aussi à faire penser que les hommes et femmes ont renoncé en quelques générations à se déplacer. Il faut ajouter à cela, un temps plus long pour produire certains objets. Peut-être les groupes nomades ont-ils testé des migrations circulaires, les faisant revenir aux mêmes endroits avant de s'installer définitivement à l'un d'eux. La présence de sépultures et l'attachement sentimental qui en découle ont certainement contribué à ce processus.


Vers la division du travail


Du fait de l'apparition de l'agriculture, de l'élevage, et de quelques outils nouveaux, la position de chaque famille, de chaque individu dans le groupe initial évolue. On remarque que certains sont plus doués pour certaines taches que pour d'autres. C'est donc tout naturellement que l'on commence à diviser le travail, c'est-à-dire à faire en sorte que des membres du groupe se spécialisent dans certaines activités. Apparaissent alors des semblants de métiers (même s'il est probable que ces personnes continuaient à aider dans d'autres secteurs). On en cite quelques-uns ici :
- Le potier qui va chercher de l'argile, et fabrique des poteries avec (jarres, amphores, bols), avant de les faire cuire.
- L'éleveur-agriculteur, probablement l'une des personnes les plus importantes. Il cultive la terre et s'occupe des animaux. Il stocke également une partie de sa récolte dans les jarres du potier.
- Le meunier. En utilisant des grosses pierres, il écrase le grain de blé par exemple pour en faire de la farine qu'il peut cuire à l'aide d'un petit four à bois.
- Le tanneur. Ce métier était certainement apparu avant la sédentarisation mais s'est très certainement développé avec elle. Il achète des peaux à l'éleveur pour confectionner des vêtements, des sacs, etc.
- Le charpentier. Il travaille le bois avec quelques outils sommaires pour fabriquer du mobilier. On s'attache très probablement ses services quand il s'agit de réparer ou de fabriquer une nouvelle habitation.
- Le forgeron. La métallurgie du cuivre puis du bronze apparaissent à cette époque et permet de produire des outils plus performants que ceux faits en pierre.

 Faucille de l'époque sumérienne (source : wikipédia)

Ces activités doivent s'organiser les unes par rapport aux autres étant donné leur interdépendance. En effet, pendant qu'il fabrique des objets en terre cuite, le potier ne peut pas cultiver la terre et se nourrir. Il a donc passé un accord avec l'éleveur pour échanger une partie de sa récolte contre quelques jarres pour stocker ses grains de blé. D'autres ententes tacites ont ainsi été passées entre les habitants du petit village. Ces échanges s'accompagnent de l'arrivée du droit de propriété privée. En effet, la production de l'agriculteur lui appartient puisqu'il est celui qui a travaillé la terre, irrigué les jeunes pousses et récolté les graines avec sa faucille en pierre. Après toute l'énergie dépensée pour l'obtenir, il ne voudra pas la donner sans une compensation. De même que les réserves de grain qu'il conserve dans sa maison et qui lui permettent de prévoir le prochain semis : la notion de capital a dû certainement naître à cette époque là aussi. Très vite, des "échanges" basés sur le troc s'établissent entre les biens (ou les services) produits par les uns et les autres.

Une société, des droits


Malgré tout, les possessions de l'agriculteur ne sont pas sans attirer les convoitises. Ainsi un jour, il se rend compte qu'il lui manque une jarre de grains de blé qu'il stockait. Avant, il lui était plus facile de contrôler sa production puisqu'elle était dans sa petit" maison, mais depuis qu'il les met dans le grenier attenant, il n'est plus aussi attentif. Très vite, il réunit le village, qui s'est organisé et structuré en quelques générations : des règles sommaires ont été établies et tout voleur reconnu devra être puni d'exil. Très vite, on identifie le fautif : un jeune pêcheur qui ne pouvant nourrir sa famille avait volé une partie de la récolte. À travers cet exemple, on comprend que le droit de propriété implique l'existence d'une justice, en théorie impartiale, pour qu'il soit reconnu de tous. Un déséquilibre dans cette procédure entraînerait des conflits incessants pour savoir à qui appartient tel objet ou telle maison.

Dans ces embryons de sociétés primitives, la justice était souvent rendue par celui qui est "le chef du village", reconnu et adoubé par tous pour ses capacités à fédérer les énergies mais aussi pour sa capacité à écouter et à dissiper les conflits entre les différents membres de la communauté. Il est également mis en avant pour les échanges avec les groupes extérieurs, pour sa sagesse et sa diplomatie. Si d'aventures, il lui arrive d'abuser de sa position, il peut être renversé et remplacé par une personne proposant un meilleur consensus entre les intérêts des uns et des autres et qui, tacitement, acceptent de lui déléguer certaines prérogatives à condition que quelques droits soient respectés [2].

Contrat de vente de propriété foncière provenant de Shuruppak (source : wikipédia)

Pour éviter que la propriété de chacun soit bafouée, les individus commencent à dresser des sortes d'inventaires de leurs possessions,  les éventuels désaccords pouvant être arbitrés par une tierce personne. L'agriculteur, par exemple, va utiliser des calculi, sortes de jetons en argile, pour compter les jarres de grains de blé qu'il possède. Très vite on décide de diversifier les calculi afin qu'ils représentent à la fois la quantité et la nature d'un objet : on trouve ainsi des jetons de différentes formes (ovoïde, etc.), symbolisant Vers 3200 avant notre ère, les jetons laissent place à des tablettes d'argile sur lesquelles on grave les premiers chiffres et logogrammes. L'écriture était née. Elle allait permettre de diffuser encore plus efficacement les savoirs (même si elle restait contrôlée par à une élite) [3].

Tout d'abord destinée à la comptabilité, et à l’administration des biens, l'écriture est ensuite utilisée à des fins religieuses, scientifiques ou juridiques. De la même manière qu'on pouvait "coucher sur tablette d'argile" les possessions des individus, on pouvait également fixer les termes d'un échange entre deux parties (nature de l'échange, durée, conditions, etc.), autrement dit sceller un contrat. La complexité des écrits allait croissant et voyait apparaître des textes de nature artistique comme la fameuse Épopée de Gilgamesh, l'un des premiers mythes connu.

Renforcement des échanges et changement des modes de vie


Des interactions avec d'autres villages ou bien avec des clans encore nomades interviennent bien évidemment. Ils permettent d'échanger des savoir-faire (sur la fabrication des outils,  ou des poteries par exemple) et des marchandises (objets manufacturés, métaux, plantes venant d'autres régions). Cet apport extérieur, pour l'agriculture par exemple, permet d'améliorer des techniques existantes de travail de la terre (en introduisant le labourage considéré jusqu'alors par certains comme une violation de la terre nourricière avant le semis), de diversifier les sources de nourriture ou encore d'augmenter les rendements par sélection de certaines espèces de céréales plus ou moins adaptées au climat. Bien évidemment, des conflits pouvaient apparaître en raison de différences culturelles, cultuelles ou linguistiques qui n'étaient pas sans impact sur la prospérité de ces jeunes cités naissantes.

Le développement d'un commerce sur de vastes régions amène aussi l'homme à modifier son environnement de manière plus sensible. Ainsi, la surexploitation de certaines régions semi-arides (par l'élevage intensif par exemple) pouvait amener à l'extension de zones désertiques [4]. La construction de villes allait également changer des paysages avec l'entreprise de travaux de terrassement de plus en plus conséquents. De même, l'art (céramiques, peintures rupestres, joaillerie, sculptures, etc.) et les rites religieux (édification de temples) devaient gagner en importance et prendre une part significative dans la direction politique de la cité. D'autre part, la concentration de populations au même endroit conduisit à une croissance démographique sans précédent dans l'histoire de l’humanité. En effet, se déplacer avec de jeunes enfants n'est pas une chose facile : la sédentarité ouvrira la voie à la transition démographique avec un taux de natalité en hausse, tandis que la mortalité restera toujours importante du fait d'une recrudescence des maladies, phénomènes quasi inconnus chez les nomades et ayant pour cause un manque d'hygiène.

De fait, l'homme allait quitter le Néolithique pour l'Âge du Bronze puis celui du fer l'amenant à découvrir et à coloniser toujours plus d'endroits sur la planète. Une ère nouvelle s'ouvrait à lui.

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[1] L'amidon des grains de blé est plus digestible de cette manière que consommé de manière brute et crue.
[2] Le développement des cités-États allait changer la donne. En effet, le prélèvement d'impôts devaient permettre de soulever des troupes chargées du maintien de l'ordre à n'importe quel prix, y compris celui de la répression sanglante.
[3]  La formation de scribes, maîtrisant ce savoir pouvait dès lors commencer.
[4] Aux abords des zones désertiques, commence alors la domestication des chameaux et autres dromadaires, animaux adaptés à ces conditions climatiques.

Conseil de lecture : "Une balle de Colt derrière l'oreille"

Mon ancien professeur de lettres de classes préparatoires, écrivain à ses heures, a sorti en début d'année un roman, son deuxième, intitulé Une balle de Colt derrière l'oreille [1]. Outre un peu de publicité pour un personnage qui a marqué le jeune étudiant que j'étais alors, je me permets de vous en faire une petite critique.

Mais commençons, tout d'abord, par un petit résumé de l'histoire par l'intermédiaire de la quatrième de ouverture :
"A la mort de Bruneau, son beau-père, Antoine hérite d'un coffre contenant un Colt 45 et une balle enroulés dans une peau de chamois, une liste de onze noms ainsi qu'une phrase énigmatique griffonnées sur un carnet à spirales. Mais que faire de tout cela ?

Au cours d'une enquête troublante, qui le plonge dans le passé méconnu de Bruneau, Antoine découvre que toute les pistes conduisent au plus célèbre de soldats blancs d'Hô Chi Minh : Georges Boudarel. Pourquoi ce communiste zélé, ancien élève des Maristes, a-t-i trahi son pays pour devenir l'un des plus cruels tortionnaires des camps viêtminh ? (...)"
En plongeant dans ce roman, inspirés de faits réels, j'ai redécouvert un conflit un peu oublié par l'Histoire et que je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup étudié quand j'étais au secondaire. Dans mes souvenirs d'école, la décolonisation, dans sa période d’après-guerre, (généralement vue en fin d'année scolaire, au moment où les professeurs savent qu'ils n'auront pas le temps de tout faire, et donc accélèrent le rythme), était abordée sous l'angle du continent africain, plus particulièrement à travers l'exemple algérien, le plus marquant de tous.

Tout ce que je connaissais de cette guerre provenait, donc, de ce que j'avais pu lire ou regarder en dehors du cadre scolaire. Plus précisément, je me souvenais de l’œuvre de Pierre Schoendoerffer, qui alors qu'il effectuait son service militaire, avait servi en Indochine en tant que caméraman de guerre et avait été fait prisonnier lors de la bataille de Diên Biên Phu, le 7 mai 1954. Marqué par cette guerre autant que par le pays, et devenu par la suite auteur et cinéaste de talent, Schoendoerffer a plusieurs fois évoqué cette période en écrivant puis réalisant des films comme La 317ème Section ou Diên Biên Phu, tourné en 1992 au Vietnam et qui relate avec force détails les événements survenus lors de la bataille [2].

Une balle de Colt derrière l'oreille aborde un autre aspect du conflit puisqu'il nous raconte le sort des soldats français, qui comme Schoendoerffer, ont été fait prisonniers pendant la bataille de Diên Biên Phû. Si certains ont été relâchés rapidement, d'autres ont été déportés et retenus en captivité. Les populations récemment débarrassées du contrôle colonial français étaient maintenant entre les mains de régimes d'inspiration marxiste, autoritaires et dans lesquels les libertés individuelles n'étaient pas assurées. Comme le dit le proverbe, on sait ce qu'on perd, mais on ignore ce qu'on gagne. Et c'est dans ce tumulte qu'intervient le fameux Georges Boudarel de la quatrième de couverture. Professeur de philosophie dans un lycée de Saigon, Boudarel avait rejoint dès 1950, les rangs viêtminh, tout d'abord rédacteur du journal de propagande du parti local. Appelé sous les drapeaux, il déserte et part pour le Tonkin où il devient commissaire politique dans le camp de rééducation 113 [3].

Ce lieu, abondamment évoqué dans le livre, montre, à l'image du film de Werner Herzog Rescue Dawn [4], la dure réalité de la vie des prisonniers. Affamés, torturés, sans accès au soin et soumis à d'incessants lavages de cerveaux de la part de leurs geôliers, ces hommes ont littéralement vécu un enfer, ne sachant jamais s'ils pourraient en réchapper. Boudarel apparaît, pendant cette période, comme l'instigateur principal du système, puisqu'il supervise la rééducation des prisonniers suivant le précepte communiste. A la fin de la guerre et alors qu'il a été condamné à mort par contumace pour désertion, il reste un peu au Vietnam. Il ne reviendra en France qu'en 1966, une fois l'amnistie votée (et après avoir fait un détour par la Tchécoslovaquie et l'URSS) et mènera ensuite une carrière maître de conférence à Paris VII et de chercheur au CNRS.

Oui, vous avez bien entendu. Le tortionnaire des camps de rééducation, aura pignon sur rue et enseignera l'histoire du Vietnam. Déterminés à ce que justice soit faite, des soldats du camp 113 intentèrent un procès contre Boudarel en 1991, mais les poursuites furent abandonnées du fait de la fameuse amnistie. Attaqué dans son honneur, le professeur poursuivit en diffamation ses accusateurs, mais là encore, l'affaire tourna court.

Confronté à ses révélations, Antoine n'aura de cesse de vouloir comprendre les motivations des personnages qu'il rencontre, recoupant les témoignages, afin de mieux recoller les morceaux des deux histoires, la grande et celle de son beau-père. Parmi les gens qu'il interroge, on retiendra plus particulièrement les confessions des vétérans, toutes plus poignantes les unes que les autres : à chaque parole, la douleur des événements passés leur revient à l'esprit comme si cela venait d'arriver. Ces hommes restent d'ailleurs tiraillés, entre le légitime sentiment de vengeance à l'encontre d'un homme qui a détruit leurs vies et les a laissés broyés et, la volonté d'oublier l'horreur de ce qu'ils ont vécu là-bas. On est aussi marqué par la fraternité et la loyauté indéfectible qu'ils ont su garder, les uns envers les autres, malgré le temps et les épreuves et, même, par delà la mort. Toute aussi intéressante, la parole laissée aux défenseurs de Boudarel, qui essaient tant bien que mal, de sauver la réputation de leur maitre, en le faisant passer pour le simple rouage d'une machine [5].

En nous emmenant avec lui sur les traces de son beau-père, Antoine nous fait revivre, à travers une galerie de personnages hauts en couleur, des moments tragiques, contrebalancés, çà-et-là, par quelques passages humoristiques et quelques tirades biens senties. Un pèlerinage vers des terres exotiques, qui nous apprend beaucoup sur la nature humaine et sur les excès de certaines idéologies, autrement dit, un livre que je recommande. 

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[1] Une balle de Colt derrière l'oreille, Frank Lanot, Le Passeur Editeur, 2015.
[2] L'indochine est évoquée dans un autre livre de Schoendoerffer, Le Crabe-tambour, adapté lui aussi au cinéma. On peut aussi préciser qu'il a également réalise un documentaire, La Section Anderson, qui raconte le déploiement d'une unité américaine au Vietnam en 1965.
[3] Aussi connu sous le nom de Dai Dong.
[4] Sorti en 2006, il raconte l'histoire vraie d'un pilote américain d'origine allemande, Dieter Dengler, qui abattu au Laos en 1966, est fait prisonnier pendant 6 mois par les forces vietnamiennes, avant de s'échapper et recouvrer la liberté.
[5] Un argument qui n'est pas sans rappeler celui employé Hannah Arendt (la "banalité du mal") lors du procès Eichmann.

#JeSuisWinston

Je m'étais déjà inquiété l'année dernière [1] de certains propos de personnalités politiques de premier plan - notamment du Premier Ministre Manuel Valls - qui, afin de protéger les citoyens des menaces réelles qui pèsent sur eux, voulaient réduire encore un peu plus les libertés individuelles, déjà bien entamées par le cortège de lois que le Parlement vote tous les ans, notamment dans la sphère économique. Cette inquiétude se trouve aujourd'hui renforcée, à la fois par de nouvelles provocations des représentants de la nation - Jean-Jacques Urvoas, Bernard Cazeneuve ou encore Christian Estrosi en tête [2] - et par la proposition de loi débattue actuellement à l'Assemblée Nationale et qui concerne les services de renseignements.

Les tragiques événements de janvier dernier en région parisienne ont  effectivement remis à la page la question de la sécurité et des renseignements du pays, visiblement défaillants, et les partis politiques pour ne pas rester sur le bas-côté de la route du débat ont cru bon de demander à qui des enquêtes, à qui de nouvelles lois - comme Valérie Pécresse qui voulait un "Patriot Act" à la française sans savoir ce que contenait son pendant américain - à qui des surveillances renforcées, des déchéances de nationalité, etc. Tout le monde, donc, y est allé de sa petite phrase. Dans la foulée, le gouvernement avait dit qu'il ne précipiterait rien et prendrait le temps de la réflexion. Trois mois plus tard, arrivait cette proposition de lois.

Mais que renferme-t-elle d'abord ? Plusieurs choses, mais deux principalement ont retenu l'attention des observateurs. D'une part, elle renforcera massivement les moyens dévolus à la surveillance électronique et informatique, permettant aux services de renseignement (DGSI, DGSE, etc.) de récupérer directement et sans passer par les opérateurs les données des internautes (dispositifs de "keylogging" et de "deep packet inspection"). D'autre part, il va permettre aux dits services de s'affranchir de tout contrôle judiciaire, autorisant, dès lors, le ministère de l'intérieur à observer, surveiller et écouter n'importe qui sans enquête [3]. La séparation des pouvoirs garant des valeurs républicaines et démocratiques prend du plomb dans l'aile.

Pourtant, la majorité actuelle justifie cette loi en affirmant qu'elle corrigera les défauts des règles en vigueur et permettra de mieux protéger la population, argument massue, qui recueille à mon grand regret de nombreux suffrages parmi la population. Combien de fois ai-je entendu les gens dire "oui, d'accord, mais si tu n'as rien à te reprocher, où est le problème ?" Nouvel argument massue. En 1775, Benjamin Franklin, l'un des pères fondateurs de la nation américaine et signataire de sa Déclaration  d'Indépendance, rapportait "qu'un peuple prêt à échanger sa liberté contre la sécurité ne méritait ni l'une ni l'autre et finissait par perdre les deux" [4]. Nous devrions, aujourd’hui encore, méditer sur cette phrase, pleine de bon sens et de sagesse.

Quoi qu'il en soit, il semble que certaines personnes commencent à prendre conscience du danger (notons que pour la plupart, elles viennent de la société civile) et ont donc pris la parole afin de s'opposer à cette loi. A l'heure où j'écris ces mots, nous ne savons pas si cette voix portera, mais il est à espérer que l'opposition, au lieu de suivre bêtement et comme un seul homme la réforme (à l'exception de quelques-uns), au nom de la sacro-sainte sécurité, se mette à jouer son rôle de contre-pouvoir en demandant au Conseil Constitutionnel d'analyser la loi à la lumière de la loi fondamentale de notre pays. Et que les sages tranchent en faveur de son inconstitutionnalité, au motif qu'elle contrevient aux principes fondamentaux de toute démocratie libérale. On croise donc les doigts.

Car, si une telle loi venait à entrer en vigueur, qu'est-ce qui pourrait empêcher l'état de venir vous espionner ? Pratiquement rien. Il n'y aurait plus de garde-fous. D'ailleurs, il semble que c'est ce qu'il fasse déjà si l'on en croit un récent article du journal Le Point [5] où est révélé qu'une "Plateforme Nationale de Cryptage et de Décryptement", ou PNCD, stocke déjà des données nationales ou étrangères. Autant dire que vous êtes déjà sur écoute. Dès lors, à quoi peut bien servir cette nouvelle loi, sinon à entériner un système qui existe déjà dans la réalité. Si encore aujourd'hui on peut dénoncer l'illégalité de telles pratiques de la part des services gouvernementaux, peut-être que demain, si la loi est promulguée, on ne le pourra plus. Nous voilà donc revenus aux "Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire" selon l'expression consacrée. Les heures où des gouvernements espionnaient les objecteurs de conscience, les opposants au régime, les esprits libres, etc. Et ce, pas tellement loin de chez nous.

Tout cela m'amène au titre de cet article, le premier depuis longtemps comme certains l'auront peut-être noté, #JeSuisWinston. Au même titre que certains, à juste titre je le pense, ont clamé "qu'ils étaient Charlie" ou plus récemment "qu'ils étaient Kényans", suite aux massacres de 148 étudiants dans la ville de Garissa, au motif qu'ils étaient chrétiens, je me sens aujourd'hui comme Winston. Oui, le Winston, héros de l’œuvre de George Orwell "1984" dans lequel, employé au Ministère de la Vérité, il réécrit sans cesse les documents historiques qui changent tous les jours, au gré des revirements du parti. Ce livre, écrit au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, était censé être une mise en garde face aux dérives autoritaires et sécuritaires ; il semble qu'il soit devenu aujourd'hui un manuel du parfait petit autocrate, à qui on enseignerait toutes les choses à faire pour contrôler l'ensemble des esprits. Tragique. Dangereux.

A quand donc la distribution de manuel nous enseignant ce que nous devons penser, faire, dire, écouter, regarder ? Depuis quand avons-nous perdu de vue les idéaux républicains que nos ancêtres ont défendus au péril de leur vie ? Est-ce que la liberté serait à ce point dangereuse pour que l'on explique aujourd'hui aux gens qu'ils doivent y renoncer ? La devise de notre pays va-t-elle changer pour celle-ci [6] :
"La liberté c'est l'esclavage.
L'ignorance, c'est la force.
La guerre, c'est la paix."
Alors oui, plus que jamais, Je Suis Winston.

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[2] Les réseaux sociaux en ont fait leurs choux gras.
[3] A lire cet article de Rubin Sfadj dont sont extraites les informations que j'ai utilisées.
[4] Dans sa version originale : "People willing to trade their freedom for temporary security deserve neither and will lose both". Il semble cependant qu'elle prenne plusieurs autres formulations.
[5] A retrouver à ce lien.
[6] Slogan de l'Angsoc, régime au pouvoir dans l'histoire d'Orwell.