Résistance !

Demain, une journée de mobilisation pour protester contre la réforme des retraites du gouvernement Ayrault a été décidée par plusieurs syndicats à travers le pys. Pour tous le mot d'ordre est simple : "nous ne travaillerons pas un trimestre de plus, ni n'accepterons de baisses des pensions de retraites" [1]. 

Et pourtant avec l'actuel système et la démographie qui est la nôtre, il ne fait plus aucun doute que c'est ce qui va leur (nous ?) arriver ! Soyons réalistes : comme de plus en plus de gens veulent toucher une retraite, il faut soit de nouveaux pigeons pour donner de l'argent, soit que les pigeons actuels donnent plus ou plus longtemps... Une véritable chaîne de Ponzi [2] formée depuis plus de 60 ans. Si elle n'était pas soutenue par l'état, elle se serait effondrée depuis bien longtemps. D'ailleurs même avec son aide, je vous fais le pari qu'elle ne tiendra pas encore des années... Le système par répartition a fait son temps et est aujourd'hui en équilibre instable. Il finira tôt ou tard par s'effondrer, emportant avec lui des millions de personnes qui n'auront plus que leurs yeux pour pleurer.

Rafistoler ce système, comme l'ont fait presque toutes les majorités ces vingt dernières années, ne fait que repousser un peu plus l'échéance. Encore un peu monsieur le bourreau. Une énième réforme ne permettra pas d'équilibrer les caisses de retraites sur le long terme et à n'en point douter, une autre sera nécessaire avant la fin de la décennie.

La véritable urgence, aujourd’hui, n'est pas de manifester pour sauver le système mais de se battre pour en créer un nouveau. Mais afin de protéger leurs petits avantages, leurs petits privilèges [3], grappillés çà et là depuis des décennies à force de manipulation des majorités successives, les syndicats de toutes les tendances préfèrent freiner des quatre fers. Il faut dire qu'avec les subventions reçues de l'état, on ne peut pas penser réellement qu'ils défendent les droits du salarié lambda, tout juste bon à remplir les cortèges...

Pendant ce temps, les actifs paient pour leurs aînés sans assurance que le système sera encore opérationnel quand viendra l'heure pour eux de prendre leur retraite. Ils peuvent voir se profiler un futur sous forme d'une double peine : continuer à nourrir l’ogre de la répartition - au nom de la solidarité nationale - tout en essayant de se constituer un capital retraite car ils savent que la rente mensuelle de l'état ne sera pas suffisante pour vivre décemment, et ce malgré une vie de travail. C'est ici, et pas ailleurs, que réside la vraie injustice.

---
[1] J'avoue le plagiat de la formule de Gérard Filoche.
[2] Bernard Madoff en a été l'un des plus ardents promoteurs.
[3] Par exemple les régimes spéciaux de la fonction publique.

Vers Paris 2024 ?

La nouvelle est tombée hier : Tokyo organisera les Jeux Olympiques d'été en 2020 [1]. Au moment où le pays doit encore affronter les terribles conséquences du Tsunami de 2011 - et notamment le démantèlement du complexe nucléaire de Fukushima - la population du pays s'est réveillée avec, semble-t-il, l'ambition de prouver au monde qu'elle pourrait faire face à ses deux événements.

Pourtant, elle ne pourra pas faire oublier au monde la note que va devoir payer le contribuable japonais pour organiser cette olympiade : 5.9 milliards d'euros auxquels s'ajoutent une cinquantaine de millions déjà dépensés pour la candidature et la campagne qui ont déjà eu lieu [2]. Et encore, ce n'est qu'une estimation car, à n'en point douter, cette somme sera bien supérieure comme cela a souvent été le cas par le passé pour les précédentes villes organisatrices.

En France, cette information a tôt fait de raviver les espoirs de voir à nouveau le drapeau aux cinq anneaux [3] flotter à nouveau dans le ciel de Paris. Pour 2024. En effet, comme il est désormais admis que l'événement doit changer de continent à chaque édition, la victoire de Tokyo semble être de bon augure pour une ville européenne. Istanbul, vaincue cette fois-ci, ne manquera pas de retenter l'aventure et Rome a déjà annoncé son intérêt. Reste notre capitale. Les partisans d'une candidature ont déjà un argument tout trouvé : cela fera exactement un siècle que les derniers Jeux d'été ont été organisés en France [4]. Une occasion en or que ne manqueront pas d'exploiter d'éventuels slogans.

Alors que les municipales approchent, les deux candidates désignées, pourraient reprendre le flambeau abandonné en 2005 par Bertrand Delanoë, après la campagne "Paris 2012" qui s'était soldée, rappelons-le, par une défaite amère et cinglante contre la ville de Londres [5]. Une déception pour certains. Un ouf de soulagement pour d'autres. Je fais partie de la deuxième catégorie. Car bien que je sois un spectateur friand de ce genre d'événements, je considère, néanmoins qu'il faut s'y reprendre à deux fois avant d'en accepter l'organisation. La principale raison qui peut amener à réfléchir est l'investissement qui doit être entrepris. Je pose donc la question : est-ce bien raisonnable pour une ville déjà fortement endettée - 10 milliards d'euros [6] - de se lancer dans une telle aventure ? Doit-on faire porter au contribuable de nouvelles dépenses et donc de nouvelles taxes ? Ce serait absurde, non ?

Cependant, ils sont nombreux à essayer de convaincre l'auditoire du bien-fondé d'un tel investissement. "Cela créera des emplois", disent les uns, "les touristes afflueront dans la capitale", nous déclarent les autres. Pourtant, je ne peux pas m'empêcher de voir à quel point certaines infrastructures construites à l'occasion des Jeux restent désespéramment inutilisées avant de devenir inutilisables [7]. De véritables éléphants blancs. Sans compter que les fameux emplois créés pour construire ces édifices ne sont qu'une illustration de plus du sophisme de Bastiat, "il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas"... Alors sont-ils vraiment nécessaires ?

Enfin, l'argument qui consiste à dire que la France, en tant que grande puissance, doit organiser de grandes compétitions sportives est caduque quand on se rappelle qu'elle accueille en 2016, l'Euro de football...

Plus sérieusement, ceux qui veulent vraiment voir les Jeux - d'été ou d'hiver [8] - venir en France doivent comprendre que c'est à eux de mettre la main à la poche et en aucun cas au contribuable qui au mieux se désintéressera de l'événement ou au pire devra subir quinze jours de blocage complet de la ville. Seul le consommateur doit payer, pas le contribuable. Et cette règle devrait valoir pour toute dépense, au sens général du terme : au nom d'une quelconque solidarité nationale, aucune entité ne devrait pouvoir utiliser de l'argent public. Surtout si au final, il doit éponger sur plusieurs décennies les décisions inconsidérées de ses représentants politiques [9].

---
[1] Infomation disponible sur le site du journal Le Figaro à ce lien.
[2] Information relayée par le journal L'Equipe et disponible à ce lien.
[3] Dessiné par Pierre de Coubertin, l'inventeur des Jeux Olympiques modernes.
[4] Paris a organisé les Jeux d'été en 1900 et en 1924. La France avait aussi accueilli les Jeux d'hiver la même année à Chamonix. Grenoble lui succédera en 1968 et Albertville en 1992.
[5] Le lobbying avait eu raison de la candidature parisienne...
[6] Selon une estimation du journal L'Express consultable à ce lien.
[7] Allez jeter un coup d’œil à la piste de bobsleigh de la Plagne...
[8] Qui se souvient de la calamiteuse campagne d'Annecy il y a deux ans, pour les Jeux d'hiver de 2018 ?
[9] Un exemple parmi d'autres : le stade olympique de la ville de Montréal, construit à l'occasion des Jeux d'été 1976, est dans un état de délabrement avancé alors qu'il n'est pas fini de rembourser...

Les dangers du prix Nobel

Alors que l'économiste Ronald Coase, prix Nobel d'économie de l'année 1991, vient de mourir à l'âge de 102 ans [1] et que les hommages à son travail se multiplient sur Internet, je me permets, humblement, de rappeler ce qu'un autre récipiendaire du prix, Friedrich Hayek, déclara à l'occasion de sa remise en 1974 [2]. Deux phrases avaient alors retenu l'attention des spectateurs. Voici la première :
"Yet I must confess that if I had been consulted whether to establish a Nobel Prize in economics, I should have decidedly advised against it."
Comprenez que Hayek était contre l'existence d'un tel prix. Pour se justifier de cette position, il donna deux raisons. La deuxième, surtout dans le contexte actuel de médiatisation des économistes, tant dans la presse écrite qu'à la télévision, est encore d'une rare pertinence :
"[...] It is that the Nobel Prize confers on an individual an authority which in economics no man ought to possess.
This does not matter in the natural sciences. Here the influence exercised by an individual is chiefly an influence on his fellow experts; and they will soon cut him down to size if he exceeds his competence.
But the influence of the economist that mainly matters is an influence over laymen: politicians, journalists, civil servants and the public generally.
There is no reason why a man who has made a distinctive contribution to economic science should be omnicompetent on all problems of society - as the press tends to treat him till in the end he may himself be persuaded to believe."
En substance, Hayek explique que ce prix, par le prestige qu'il dégage, donne à son récipiendaire un ascendant décisif sur "les hommes politiques, les journalistes, les fonctionnaires et le public". Cette influence permet à cet individu d'être entendu sur tous les sujets, y compris ceux pour lesquels il n'a pas forcément les compétences pour trouver et donner une solution. Il devient alors une sorte de prophète, dont les paroles peuvent avoir des conséquences imprévisibles et parfois mener au pire.

Et les exemples de ces hommes sont nombreux. je n'en citerai qu'un seul : Paul Krugman [3]. cet économiste américain prêche aujourd'hui la régulation de l'économie par l'état, alors même qu'il ne fut distingué que pour ses travaux sur les échanges commerciaux. Il ne fait aucun doute que Hayek, aurait dénoncé ce comportement en plus de ces idées. Comme d'autres, Krugman devrait observer les paroles de Hayek et d'urgence prendre la mesure du pouvoir qu'il peut exercer sur la population et du danger que cela peut représenter...

---
[1] Nouvelle consultable sur le site Bloomberg.com à ce lien.
[2] L'intégralité du discours de Friedrich Hayek est disponible à ce lien.
[3] Paul Krugman (né en 1953) est professeur à l'université de Princeton dans le New-Jersey. Il a reçu le prix Nobel d'économie en 2008 pour avoir montré "les effets des économies d'échelle sur les modèles du commerce international et la localisation de l'activité économique". auteur de plusieurs livres, il signe aussi une rubrique dans le New York Times.

Déclaration

Alors que certains demandent le droit à avoir un travail, un logement décent, des congés payés, le SMIC à 1700 euros, la santé gratuite ou encore une durée de travail hebdomadaire de 35 heures, je déclare solennellement demander au gouvernement de la République française - et ce pour moi tout seul - le droit à disposer d'un chalet à la montagne pour aller skier l'hiver... Comment ça n'est pas possible ?

Non, le travail n'est pas un gâteau

C'est un argument qui revient régulièrement dans la bouche des socialistes de tous horizons : il y a de moins en moins de travail à pourvoir et de plus en plus de personnes sans emploi. La solution est donc simple : il faut réduire le temps de travail des gens qui ont un travail - sans perte de salaire, cela va de soi - et donner la quantité de travail restante aux chômeurs.

Cette conception résulte d'une conception particulière de notre univers : elle signifie que la quantité de travail est finie, qu'elle présente une limite supérieure indépassable tout comme la croissance qui en est à l'origine. Or force est de constater que la croissance existe encore. Mais contrairement à ce que croit massivement nos gouvernements, elle ne se décrète pas par des lois. On peut juste lui donner des conditions favorables d'exister. Ni plus, ni moins. C'est alors aux investisseurs de faire le reste, à savoir créer de la richesse et donc des emplois [1]. Quant à la baisse du temps de travail, elle peut exister, mais doit résulter de gains de productivité et en aucun d'une loi.

D'ailleurs au regard de l'histoire, aucune baisse - significative - du chômage n'a été enregistrée par la baisse du temps de travail, pas plus en 1936 avec les 40 heures hebdomadaires [2] que depuis 1998 avec la fameuse loi des 35 heures [3]. Pourtant l'échec de ces mesures pousse ses promoteurs à pousser le raisonnement encore plus loin : comme 35 heures par semaine, c'est apparemment encore trop, ils veulent descendre à 32 heures [4], voire même à 28 heures. A ce compte-là, si on passe à la semaine de 2 heures, je pense - sans nulle hésitation - que le chômage devrait disparaître avant la fin de l'année...

Non, si le gouvernement actuel veut faire baisser durablement le chômage il faut qu'il éclaircisse d'urgence l'horizon des investisseurs potentiels. Que ce soit sur la réglementation du travail, rendue complexe par l'amoncellement constant de lois, ou bien la fiscalité alourdie, ces revirements continuels n'ont de cesse de fragiliser la confiance en l'avenir. Stabiliser et assouplir ces contraintes redonneront l'impulsion nécessaire à l'investissement et à la croissance, nécessaires à la création d'emplois. Car la politique - il s'agit toujours de la même - menée en France depuis plus de 40 ans, ne produit que pénurie et déserts industriels. Un comble quand on voit les progrès technologiques effectués sur la même période.

---
[1] Rappelons-nous la phrase d'Helmut Schmidt, ancien chancelier de la RFA : "les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain".
[2] Alfred Sauvy déclara dans son ouvrage "Histoire économique de la France entre les 2 guerres" que la reprise économique n'aura véritablement lieu qu'avec assouplissement de la loi en 1938.
[3] A ceux qui me diront le contraire, je leur conseille de regarder les chiffres de la croissance et ceux du chômage sur les quinze dernières années...
[4] C'est ce que promeuvent Michel Rocard et Pierre Larrouturou dans leur livre commun, La Gauche n'a plus le droit à l'erreur (Flammarion, 2013).

This is war !

Le pays venait d'entrer en guerre. Pourtant, jusqu'au dernier moment, tout le monde avait espéré qu'une solution serait trouvée pour éviter le conflit. Mais il semblait que l’escalade de ces dernières semaines se soit révélé irréversible, malgré de longues négociations entre les deux états.

Alors que les premiers ordres de bataille étaient envoyés aux troupes déjà déployées à la frontière entre les deux nations, et que les manœuvres de l'ennemi commençaient déjà, le président et le cabinet ministériel échangeaient sur la meilleure manière de sécuriser l'approvisionnement en matériel, en pétrole - le pays ne disposaient pas de réserves - voire en nourriture. Il ne faisait en effet aucun doute que le nord-est du pays, une région essentiellement agricole serait touchée en premier. L'armée avait d'ailleurs déjà procédé à l'évacuation des populations civiles environnantes quand l'imminence du conflit ne faisait plus aucun doute. Au moins, des morts seront évitées de ce côté-là.

Les derniers détails étaient en train d'être réglé par téléphone. Pour l'instant tout allait pour le mieux et les alliées occidentaux nous soutiennent, se disait le président pendant la réunion. Pourtant malgré les garanties qu'il venait d'obtenir, le président restait anxieux. il y avait en effet une clause dans l'accord sur l'aide matérielle qui l'avait fait hésiter. Ô pas longtemps, non, juste quelques instants, mais il savait qu'à court terme, elle poserait un problème.

Le nerf de la guerre


10 tonnes d'or par livraison, c'était le chiffre et il tournait dans sa tête. Un rapide calcul lui avait permis d'estimer sa marche de manœuvre à 140 jours, peut-être 150 avec de la chance, c'est-à-dire si on restait sur une base d'une livraison tous les deux jours. Le problème c'est qu'il n'avait aucune idée de la durée du conflit. D'ailleurs, personne ne peut prévoir combien de temps cela pouvait durer. Après tout, son nouvel ennemi avait des forces militaires équivalentes et bénéficiait lui aussi du soutien de quelques pays. Il semblait donc que l'on s'engage dans un conflit, long et coûteux. Et celui qui pourrait le plus longtemps assurer un approvisionnement à ses troupes en serait très probablement le vainqueur.

Heureusement qu'il avait pris soin de mettre les réserves d'or du pays à l'abri comme le lui avait conseillé le ministre des finances il y a quelques mois. Sinon c'en était fini. Il fallait absolument augmenter les chances de victoire finale. Plusieurs options se présentaient à lui et il allait les examiner une par une. Tout en haut de la liste, il pouvait et allait exiger la saisie - sans compensation aucune - de toutes les réserves d'or détenues par des entités privées, y compris celles situées à l'étranger. D'après les estimations de ses conseillers, cela pouvait rapporter entre 150 et peut-être 200 tonnes d'or en quelques jours. Bien évidemment, les sociétés - essentiellement des banques - et les personnes concernées ne seront certainement pas d'accord avec cette mesure. Leur propriété privée était bafouée. C'était de l'extorsion même. Mais le président avait déjà trouvé la parade et savait comment leur faire entendre raison : sans l'armée, ils n'avaient aucun moyen de survivre. Cela devrait achever de les convaincre.

Dans un deuxième temps, il pensait pouvoir vendre quelques "bijoux de famille", Autrement dit, des possessions ou participations de l'état dans des entreprises. Cette disposition devrait permettre à son gouvernement de tenir quelques jours ou semaines supplémentaires. Après, il resterait bien quelques œuvres d'art que les musées du pays avaient pris mis à l'abri dans d'immenses coffres forts. Les ultimes cartouches en somme, au sens propre comme au sens figuré.

L'encre philosophale


Mais toutes ces solutions ne pouvaient être que temporaires. Pour tenir le siège aussi longtemps que possible, il lui fallait trouver une alternative viable. Malheureusement, on ne pouvait pas fabriquer d'or et les ressources de cet élément chimique rare était limitées. D'ailleurs le sous-sol du pays n'en avait pas, à moins d'investir d'énormes sommes pour creuser profondément. Et au prix actuel de l'or - 1 200 gourdes [1] l'once troy [2] - l'exploitation aurait été un gouffre financier. Donc à moins de posséder la pierre philosophale, il n'y avait pas de solution. A moins que.

Si l'on ne pouvait pas fabriquer le précieux métal jaune à proprement parler, on pouvait, en revanche, imprimer des billets et, avec eux, acheter de l'or. Car en fin de compte, produire des billets de banque ne coûtait presque rien, sinon un peu d'encre et de papier, produits qu'il était facile de se procurer à l'étranger. Pour rassurer nos alliés se disait le président, la Banque Nationale n'aura qu'à garantir ces billets contre de l'or et ce à tout moment.

Dès lors, cette solution paraissait idéale puisqu'elle permettait de soutenir indéfiniment l'effort de guerre tant que les alliés faisaient confiance à  la monnaie et ne remettait pas en cause sa valeur. Le président et le ministre des finances convoquèrent donc le président de la banque nationale pour lui expliquer le plan. L'homme obtempéra sans broncher et allait faire apposer sur la prochaine série de billets de banque du pays la mention suivante : "payable sur demande au porteur en monnaie-or" [3]. Par cette assertion, la banque s'engageait à échanger chaque billet contre son équivalent en or. Le pays par cette décision venait de réintroduire l'étalon métallique or. Une première depuis 20 ans.

Il ne faisait aucun doute que le président voulait émettre plus de monnaie papier que le pays ne possédait en réserves d'or. Au cas où tous les pays demandaient la contrepartie en or, le pays se retrouverait dans l'impossibilité de faire face à la demande et devrait soit faire faillite, soit suspendre l'étalon or et dévaluer sa monnaie. Cependant, les finances du pays étaient encore bonnes et malgré la guerre qui s'annonçait, le ministre des finances estimait que cette possibilité était faible. Pas d'inquiétude donc à moyen terme, d'autant plus que leurs alliés ne connaissaient pas le niveau du stock national...

Épilogue


Perdue. La guerre était définitivement perdue. Rien n'y avait fait. Les alliés avaient rompu depuis plus d'un mois tout approvisionnement en matériel quand ils avaient compris que la valeur de la monnaie était bien en deçà de la réalité : aucun pays n'en voulait plus. Un à un, les pays avaient demandé la conversion de leurs avoirs papiers en or, et en quelques jours, quelques heures mêmes, les réserves s'étaient vidées. Il n'y avait plus rien dans l'immense coffre-fort. Jamais s'étaient-ils alors dits pour eux-mêmes ils n'auraient dû accepter les conditions du président. dans son bunker, ce dernier, acculé, venait de transmettre un dernier message à leur ennemi, signifiant que son pays capitulait. La raison avait eu raison de ses mensonges... Au moins en face, ils comprendraient sa position. Mais eux avaient eu la sagesse de ne pas adosser leur monnaie sur l'or...

---
[1] La gourde est la monnaie nationale de la république d'Haïti.
[2] L'once troy vaut 31.1035 grammes.
[3] Cette mention était - dans l'esprit - celle qui fut jadis apposée sur les billets verts américains.

Une mauvaise incitation

Une catastrophe. Voilà en un mot comment on venait de résumer au président les événements qui venaient d'arriver ces dernières mois. Son principal conseiller pour l'agriculture avait compilé les dernières données disponibles et les chiffres étaient  pourtant bons - il avait vérifié trois fois. Un véritable désastre. Comment cela avait-il pu tourner ainsi ? La solution était pourtant imparable... C'était tout bonnement incompréhensible. Mais revenons un an en arrière.

Un problème aux dents longues


Le rapport qu'avait alors remis le commissaire chargé des questions agricoles était formel : pour augmenter la production de blé, et ainsi atteindre les objectifs fixés par le plan quinquennal, il fallait absolument exterminer la population de rats dans les campagnes. Leur nombre n'avait cessé d'augmenter ces dernières années et ces maudits rongeurs infestaient désormais les champs et les silos de stockage. Rien que cette saison, 25% de la récolte était parti en fumée à cause de ces animaux [1]. Les conséquences avaient été immédiates. Comme le blé était une matière première essentielle à la fabrication de l'aliment de base du pays, le pain, son prix avait flambé, presque triplé en quelques mois. Sa raréfaction avait même occasionné un début de famine dans les provinces les plus reculées. Malgré l'aide internationale dépêchée en toute hâte, des enfants ainsi que les personnes les plus fragiles étaient passés de vie à trépas et les autorités sanitaires du pays avaient dû faire face à un début d'épidémie de choléra, heureusement circonscrite à quelques villages. Le pire avait été évité de peu.

Cette succession de malchance avait malmené les finances du pays. Les moyens déployés par les autorités avaient fait exploser le budget initial de plus de 15% atteignant la somme pharaonique de 1 800 milliards de khôr soit 86% de la richesse produite par le pays annuellement [2]... Un record. 

Vite une mesure !


Les populations, frappées par cette hausse des prix, avaient manifesté leur mécontentement et demandé au gouvernement de prendre des mesures radicales. Après avoir bien réfléchi, le président et son conseiller pour l'agriculture avaient opté pour une solution audacieuse : récompenser d'un khôr tout citoyen qui rapporterait à sa préfecture de canton un rat. D'après eux, cette mesure devrait permettre d'éradiquer en quelques mois, quelques années tout au plus la menace que constituait ces rongeurs pour l'économie du pays. La récompense promise devrait encourager la population à agir dans le bon sens. Avec un peu de chance, les récoltes de l'année prochaine seront épargnés et l’objectif du plan quinquennal devrait être atteint avec un an peut-être deux de retard. Il l'avait promis à tous les dignitaires du parti lors du dernier congrès annuel en novembre. Sa place était en jeu. Un nouveau contre-temps pourrait lui coûter son poste. Il était condamné à réussir.

La nouvelle de cette décision présidentielle se propagea rapidement à travers tout le pays, notamment dans les campagnes où la population avait été le plus touchée par les récents événements. Jusqu'aux oreilles de M. Khun. Lui et son fils aîné possédait quelques arpents de terre qu'il exploitait au profit de la coopérative agricole du gouvernement. La loi leur autorisait à garder 10% de la récolte annuelle pour leur consommation personnelle et pour les semis de la prochaine saison. Une misère qui leur permettait tout juste de subsister. Cette nouvelle mesure gouvernementale semblait aller dans le bon sens : pensez donc, des rats il suffisait presque de se baisser pour les capturer tant il y en avait qui courraient dans la campagne.

Bien évidemment, M. Khun en tuait de temps en temps afin de compléter leur alimentation, mais jamais il n'avait pensé pouvoir les vendre. De tout façon qu'aurait-il pu en tirer ? L'offre du gouvernement était donc une aubaine. Un khôr pour chaque rat, cela pouvait rapporter une petite fortune et peut-être cela améliorerait-il leur quotidien difficile. Il commença donc capturer ceux de sa parcelle avec son fils.

Le tournant


L'enthousiaste soulevé par la mesure a fini par conquérir tout le pays. La chasse au rat était devenu une activité à part entière. Alors bien sûr, le gouvernement avait bien pensé engager des fonctionnaires pour faire le travail, mais il avait déjà dû embaucher du personnel pour comptabiliser les rats capturés - morts de préférence - et octroyer la précieuse récompense. Le plus jeune fils de M. Khun avait pu bénéficier de cette vague d’embauches. Il venait tout juste de finir son cursus universitaire en économie mais comme il ne trouvait pas d'emploi, l'opportunité de devenir fonctionnaire s'était vite imposée à lui comme une évidence. Et puis avec son salaire, il pourrait aider un peu sa famille, restée à la campagne.

Un mois après l'entrée en vigueur du décret présidentiel, le bureau des statistiques avait annoncé, sur la chaîne publique, que plus d'un million et demi de rats avait été ramenés aux aux préfectures. Et plus encore arrivent chaque jour. Un véritable succès selon les autorités. La coopération des paysans - et plus généralement des citoyens du pays - était si difficile à obtenir d'habitude ! Les semaines passant, le phénomène s'amplifia encore. Le président, à la vue de ces chiffres, se dit que l'opération, même si elle coûtait cher à l'état, allait être un vrai triomphe et prouver aux yeux du monde que sa politique était efficace. La prochaine récolte serait abondante et allait lui assurer de conserver son poste.

Pourtant quelque chose clochait. C'est le commissaire aux questions agricoles qui fut le premier mis au courant : on rapportait de-ci, de-là que la population de rats ne semblait pas diminuer. Les troupes de l'armée qui patrouillaient dans les coins les plus reculées - inaccessibles aux forces de police qui n'avaient pas d'équipement adéquat - constataient que des rats courraient encore dans les champs. Et cela ne semblait pas diminuer. On aurait même presque dit que cela s'aggravait... Une impression sans doute. D'ailleurs, il n'y prit pas attention.

Le pot aux roses


M. Khun était content. Cette année, tout allait pour le mieux. Il avait amassé  en quelques semaines la coquette somme de 300 khôr. Presqu'autant qu'en cultivant du matin au soir son champ pendant une année. Et il venait encore d'aller porter dix rats supplémentaires à la préfecture du canton. A cette occasion, il avait d'ailleurs pu constater que la file de gens s'était allongée depuis la semaine précédente. En fin de compte, tous ses voisins avaient participé à l'effort national. Certains d'entre eux en avaient même fait leur activité principale, délaissant leurs champs et leurs cultures. D'ailleurs, de nombreuses parcelles dans la région partaient en friche.

M. Khun, lui, n'avait pas cédé à la tentation pourtant grande d'abandonner son champ. C'était lui qui le faisait vivre depuis son enfance après tout. Son père avant lui s'en était occupé. E puis son petit dernier l'avait convaincu de continuer de cultiver son lopin de terre : son instinct - et ses connaissances - lui disait que cette mesure du gouvernement ne durerait pas. M. Khun avait donc décidé que cette activité ne serait qu'un complément à ses revenus. D'ailleurs, se disait-il, la chasse est de plus en plus facile tant la population de rats était nombreuse. Car lui aussi l'avait noté : elle ne semblait pas baisser, loin de là. M. Len, l'un des voisins de mon héros, avait - contrairement à lui - choisi de changer totalement d'activité. Au départ, il était inquiet, car il pensait que le gouvernement verrait d'un mauvais œil qu'il abandonne ses champs. Mais il semblait que les fonctionnaires chargés de la surveillance, étaient désormais affectés à la collecte des rats à la préfecture... Dans un premier temps il s'était donc mis à chasser les rats sur sa parcelle. Voyant que la population diminuait rapidement du fait de la forte demande, il eut l'idée d'en garder quelques uns dans sa petite remise. Une dizaine au départ. Bien sûr il n'y connaissait rien en rats, mais en les nourrissant convenablement, ils pourraient peut-être se reproduire... Quelques jours plus tard, les premières portées voyaient le jour... 

Rapidement, il accéléra la production. Ses maigres réserves de blé lui servaient à nourrir les rongeurs dont le nombre s'accroissait sans cesse. Rien que cette semaine, il en avait livrer plus d'une centaine à la préfecture, ravissant le commissaire local. Avec l'argent récolté, il allait se fournit au marché de la coopérative où les denrées étaient abondantes. Cependant, cette fois-ci, après avoir livré sa cargaison hebdomadaire, il remarqua que le prix des tomates et des concombres, fruits qu'il affectionnait particulièrement avaient passablement augmenté : 10 khôr la livre contre 5 la semaine précédente. Bizarre se dit-il... 

Monnaie de singe


Ce matin-là, le ministre des finances avait rendez-vous avec le président. Ce dernier lui avait fait passé une note hier en lui demandant à nouveau une rallonge de 20 millions de khôr pour l'opération du ministère de l'agriculture. La demande était telle que les préfectures cantonales avaient besoin de plus d'argent. Dès le départ, le ministre s'était montré réticent envers cette mesure. Mais bon il n'avait pas le choix.

Pour assurer la demande, les presses de la banque nationale fonctionnaient nuit et jour. A raison de 50 millions de khôr imprimés par semaine,  le cours de la monnaie dégringolait à la vitesse grand V. Déjà on parlait d'inflation et ses craintes se virent confirmer la veille quand il reçut les chiffres : + 40% sur l'alimentation, +30 % sur l'énergie ! Et ce n'était que les données du mois écoulé ! On allait tout droit à la catastrophe, il le savait, mais le président demandait toujours plus d'argent pour financer ses mesures... Une fuite en avant. Encore quelques semaines à ce rythme et il faudra des milliers de billets pour acheter une livre de carottes ou pommes de terre... Le pays et les gens seront ruinés. Le gouvernement n'aura alors d'autre choix que de dévaluer pour relancer la machine jusqu'à la prochaine fois. Cela lui rappelait, étrangement, ses cours d'économie à l'université. Il avait alors étudié la fameuse hyper-inflation de la République de Weimar. Il espérait que le président retrouverait la raison avant que l'on arrive à cette extrémité. 

Banqueroute


Le commissaire était hors de lui. Il venait de recevoir les chiffres de la production annuelle de blé. Pratiquement trois fois moins que l'année dernière ! A la longue, il s'était interrogé sur la livraison massive de rats par la population. Il avait donc demandé à l'armée d'enquêter sur le phénomène. C'était dans ses attributions. Il avait alors compris ce qui se passé :  les paysans avaient élevé des rats au lieu de cultiver leur champ. A cet instant il maudissait le gouvernement d'avoir pris cette décision. Bien sûr, dès que les premiers élevages avaient été découverts, l'armée les avait détruits. Rapidement derrière, le président mesurant la portée de l'entreprise avait abrogé le décret. Désormais les paysans ne recevraient plus rien, même s'ils pouvaient toujours ramener des rats aux préfectures de canton. De toute manière, l'argent donnée par le gouvernement ne valait plus rien. Il fallait désormais plus de 1500 khôr pour acheter le moindre petit légume. Une hausse vertigineuse et qui semblait se poursuivre sans fin.

M. Khun venait lui de livrer sa récolte de blé à la coopérative. Mais cette année, il ne pouvait en conserver que 8 %, tant la production avait été mauvaise. Au début, il avait un peu protester, mais il se disait que c'était peut-être mieux que rien. D'autres avaient tout perdu. Son voisin, par exemple, M. Len, avait été condamné à dix ans de travaux forcés. Les conditions de travail y étaient tellement dures qu'il désespérait de le revoir un jour. Son fils avait été autorisé à reprendre l'exploitation du terrain sous certaines conditions : pour les dix prochaines années, il devra fournir 95 % de sa récolte.

Le président s'apprêtait à démissionner. Il avait perdu la confiance des membres du parti. Sa disgrâce était totale. Sa dernière décision en tant que chef de l'état avait été d'affecter les fonctionnaires cantonaux à la chasse aux rats. C'était décidément le décision qu'il aurait dû prendre depuis le début. Mais l'envie de plaire au peuple avait été plus forte. Le travail avançait lentement, les fonctionnaires ne disposant pas des outils nécessaires. Le plus jeune fils de M. Khun participait à cette campagne. Il croisait de temps en temps des membres de l'aide internationale dépêchée sur place avant de venir en aide aux populations. Un de ces membres lui avait confié qu'il faudrait des années avant que le pays ne se remette sur pieds. Et encore avec de la chance...

---
[1] D'après les chiffres officiels du gouvernement.
[2] Au cours actuel, 1 khôr vaut 0,00000015 euros, son plus bas niveau depuis 35 ans.

Investissement vs travail

Il semblerait que mon dernier billet [1] aient soulevé l’enthousiasme de certains. Je tiens donc à préciser ma pensée afin d'être parfaitement clair.

Mon but n'était pas de dévaloriser, de quelque manière que ce soit, le travail. Cependant, c'est par l'échange que ce travail acquiert sa valeur, du fait, par exemple, du prix des matières sur la marché comme c'était le cas dans mon billet. Dans cette situation imaginaire - car ce n'est que de l'imagination, rien de plus - je prenais le parti de considérer, qu'à quantités égales, le blé avait plus de valeur que l'avoine. Cela est vrai à un instant t, et peut tout à fait se révéler faux dans l'avenir.

Ce que je cherche avant tout à faire passer dans ce texte, c'est que c'est l'investissement et dans ce cas, le risque pris par les frères qui a, aussi, été récompensé. En plus de leur travail. Ils auraient très bien pu continuer de cultiver de l'avoine comme leurs voisins et de cette façon perpétuer l'héritage de leur père. Mais la motivation que constituait cette nouvelle aventure, quelque peu incertaine, leur a semblé valoir la peine de s'y lancer. J'ajoute aussi que cet investissement aurait très bien pu leur être défavorable : ils auraient pu tout perdre et ce malgré le travail fourni. Je ne suis pas sûr, alors, que leurs voisins les auraient plaints voire aidés. 

D'une certains manière, on pourrait dire que leur récompense a été double : d'une part par le travail et d'autre part par leur audace de tenter de cultiver une autre céréale. Si le monde n'était uniquement constitué que de personnes ne récompensant que le travail, je doute que certaines avancées auraient pu être entrevues...

---
[1] Ce billet est intitulé "Le capitaliste et ses enfants" et est disponible à ce lien.