Le Tsar est tombé

Stade de Donetsk en Ukraine, 17h39, heure de Paris, un symbole vient de tomber. Un record du monde aussi, celui de Sergueï Bubka, l'un des plus grands perchistes de l'histoire, grand dominateur de sa discipline dans les années 80 et 90. Sa marque - 6.15 m - vient d'être effacée. Presque 21 ans jour pour jour après avoir avoir été établie [1]. Le Tsar, comme il est surnommé, est tombé de sa statue. Pas celle qui trône devant le stade de Donetsk, mais celle des tablettes de l'athlétisme mondial. Et pour que la boucle soit boulée, il faut ajouter que c'est dans ce stade que Bubka s'entraînait sous le regard bienveillant de Vitaly Petrov, sur un vieux sautoir. Le responsable de ce crime de lèse-majesté ? Le sauteur français Renaud Lavillenie - champion olympique aux derniers Jeux de Londres - qui depuis 2009 agite la discipline et impose sa marque sur tous les concours de la planète. Et Bubka, c'est un palmarès hors normes. En près de vingt années de carrière, il a remporté une médaille d'or olympique - en 1988 à Séoul -, six titres de champion du monde en plein air - entre 1983 et 1997 - et battu trente-cinq records du monde, que ce soit en plein air ou en salle [2]. A l'époque, le Soviétique battait le record du monde centimètre par centimètre afin de toucher la prime correspondante [3].

Depuis quelques années déjà, le maître lui prédisait le meilleur. Lavillenie pouvait le détrôner, aller plus haut que lui. Et c'était un compliment que Bubka s'était bien gardé de faire avant, à l'époque où d'autres perchistes s’échinaient à passer avec quelques difficultés la hauteur fatidique 6 m. Lavillenie, lui, a banalisé cette marque comme Bubka avant le faisait avant lui, insolent de facilité.

Depuis les championnats d'Europe par équipe de Leiria en 2009 [4], il tentait, dès que cela était possible, de battre l'ogre Bubka, mesurant à chaque fois les progrès qu'il avait faits et les efforts qui lui restaient à produire. En janvier dernier, il avait surpris son monde en établissant 6.08 m et échouant de peu dans sa tentative sur le record du monde. Il touchait enfin du doigt le rêve, atteignant des sommets jusqu'alors considérés comme inaccessibles par ceux qui voyaient la marque de Bubka rester encore des années voire des décennies, en tête des bilans de l'athlétisme.

Présent dans la salle, Bubka s'est réjoui de ce succès, souhaitant à Lavillenie d'aller encore plus haut. Chose que le Français s'apprêtait à faire en essayant de passer 6.21 m - excusez du peu - avant qu'une perche brisée l'en empêche. Ce n'est, très certainement, que partie remise, tant il avait de la marge lors de sa tentative réussie à 6.16 m. Rendez-vous donc début mars à Sopot, aux championnats du monde en salle, où il défendra son titre et aura certainement à cœur d'aller encore plus haut. Avant, qui sait, d'aller défier la marque de du roi Bubka en plein air, dès les premières lueurs du printemps.

---
[1] Bubka avait établi ce record le 21 février 1993.
[2] L'Ukrainien possède encore le record du monde en plein air, établi en juillet 1994, avec 6.14 m.
[3] La raison de cela est que le régime communiste lui prenait - tout du moins en début de carrière - l'argent qu'il touchait lors des concours. Pour éviter la spoliation, il a ouvert des comptes à l'étranger et engrangeait de l'argent à chaque record du monde.
[4] A cette occasion, le Français avait passé pour la première fois les 6 m avec une marque à 6.01 m.

Un fast-food à Saigon

Samedi, la célèbre chaîne de restauration rapide McDonald's ouvrait son premier restaurant à Hô-Chi-Minh-Ville - anciennement Saigon -, la principale bille du Vietnam du sud [1]. Un symbole fort puisque cette ville était le fief des opposants aux communistes du Nord-Vietnam - le fameux Viet-Cong - pendant la guerre avec les Etats-Unis. Près de 40 ans après la chute de Saigon [2], la république socialiste a donc cédé aux appels du pied du diable capitaliste en acceptant, l'ouverture de l'une des vitrines les plus emblématiques du genre sur son sol. Toutes proportions gardées, l'implantation de McDonnald's dans ce pays, rappelle une scène similaire, quand en 1990, l'entreprise avait ouvert un restaurant à Moscou.

L'observateur attentif peut y voir la réussite du modèle capitaliste, pourtant tant décrié de nos jours en occident. En effet, même si le Vietnam est encore gouverné aujourd'hui par un parti unique et corrompu - le parti communiste vietnamien - qui piétine allègrement les libertés fondamentales et réprime les opposant politiques, on peut noter que les dirigeants ont entamé, voici plus d'une vingtaine d'années, la mutation économique du pays. Les réformes menées - connues sous le nom de Đổi mới, que l'on peut traduire en français par "renouveau" - ont encouragé la création d'entreprises privées ainsi que la venue de capitaux étrangers [3]. Les résultat ne se firent pas attendre : dès la fin des années 90, la croissance économique battait des records et la pauvreté avait diminué de moitié. Une vraie réussite, qui provenait de la libéralisation de l'économie et de l'introduction du libre-marché. Le point culminant de cette transition a abouti à l'admission du pays au sein de l'OMC en 2007. Depuis cette date, le revenu annuel moyen par habitant a augmenté de 50% pour atteindre les 1550 dollars.

Cette amélioration du niveau de vie de la population se matérialise par l'apparition d'une classe moyenne toujours plus nombreuse, ayant réussi socialement et avec l'argent à dépenser. Une manne financière que les entreprises étrangères ont bien identifié. Reste que les modalités d'implantation dépendent grandement de l'humeur du gouvernement vietnamien. Ce dernier n'a pas l'intention de laisser agir ces structures comme bon leur semblent et tient à contrôler leur activité par l'intermédiaire de joint-venture. Une manière pour lui de récupérer une partie de la richesse générée par la vente de burgers. Une preuve, s'il en est besoin, que le temps du dirigisme économique, l'un des piliers du communisme, est loin d'être révolu.

---
[1] L'information, relayée par le journal Le Figaro est disponible à ce lien.
[2] Intervenue le 30 avril 1975. On se rappellera au passage des fameux boat-people qui en ont résulté.
[3] Similaire à la libéralisation de l'économie chinoise, impulsée par Deng Xioping à la fin des années 70.

Moscou 1980, un geste pour l'histoire

La dernière fois que la Russie avait accueilli les Jeux Olympiques, c'était en 1980, à Moscou. Et déjà à l'époque, cet événement avait engendré son lot de protestations envers le grand frère soviétique. Outre la problématique des droits de l'homme - bien connue depuis la parution du livre d'Alexandre Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag - c'est l'engagement militaire en Afghanistan qui fit, cette fois, le plus débat en occident. La tergiversation ne dura pas bien longtemps puisque très vite les Etats-Unis annulèrent leur participation afin de dénoncer l'invasion soviétique. Dans la foulée, ce boycott s'étendit à plusieurs pays, tels le Canada ou l'Allemagne de l'Ouest. En pleine guerre froide, la politique venait, une fois de plus, de reprendre le dessus sur le sport.

D'autres, cependant, n'avaient pas le choix : il leur fallait participer à cette grande manifestation sportive, malgré des réticences, le plus souvent, cachées. Ce fut, par exemple le cas de la Pologne, un des satellites de l'Union soviétique. Parmi la délégation du pays, figure Władysław Kozakiewicz, un perchiste de grand talent. Le Polonais est d'ailleurs en forme puisqu'il venait d'établir, quelques semaines plus tôt, un nouveau record du monde de la discipline avec un saut à 5.72 m [1]. De l'avis des observateurs, il est l'un des favoris pour la médaille d'or.

Pendant le concours, la menace la plus forte vient d'un homme, le Soviétique Konstantin Volkov. Le public du stade Loujniki est tout acquis à sa cause et l'encourage de toutes ses forces. A chacun de ses essais, Kozakiewicz doit faire face aux nombreux sifflets des spectateurs et à une franche hostilité des officiels, qui souhaitent, tous deux, la victoire de Volkov. Malgré cette adversité affichée, Kozakiewicz, réussit à prendre la tête du concours avec un saut à 5.65 m, à son premier essai. Le jeune Volkov, de son côté, semble plus en difficulté puisqu'il ne franchit cette même barre qu'à sa troisième et dernière tentative. La tension est alors à son comble. Celui qui franchira la prochaine hauteur pourrait bien être le nouveau champion olympique. Nullement impressionné par le public, le Polonais poursuit sur sa lancée et efface 5.70 m, encore à son premier essai. Parvenu à ses limites, Volkov tente lui aussi cette barre mais y échoue par deux fois. Il décide alors de faire l'impasse, pour conserver une ultime tentative à 5.75 m. A nouveau, Kozakiewicz est le plus fort. Volkov est battu et partagera la médaille d'argent avec un autre Polonais Tadeusz Ślusarski, le champion olympique sortant. Le Polonais vient de battre les Soviétiques chez eux.

Profitant de son nouveau statut et alors qu'il est le dernier athlète encore dans le concours, Kozakiewicz décide de s'attaquer au record du monde et demande alors une barre à 5.78 m. Échouant une première fois, il réussit à la franchir au second essai [2]. Son exploit accompli, - et alors qu'il vient à peine d'atterrir sur le matelas au pied du sautoir -, il adresse au public moscovite un cinglant bras d'honneur, comme pour lui montrer que, même sans son soutien, il a réussi à triompher. Il était le plus fort ce jour-et il le fait savoir. Par ce geste, il défie aussi un pouvoir soviétique tout puissant et oppresseur et qui maintient depuis 35 ans son pays sous contrôle.

Les images de Kozakiewicz font le tour du monde, mais  sont soigneusement censurées par les services d'informations d'URSS et de Pologne. Les officiels soviétiques protestent pourtant vigoureusement contre l'attitude de athlète et demandent au CIO - le Comité International Olympique - que sa médaille lui soit retirée. Elle sera classée sans suite [3]. La Pologne, de son côté, nie en bloc, arguant que son perchiste a été victime d'un spasme musculaire... Quatre ans plus tard, il fuira en Allemagne de l'Ouest.

D'une certaine manière, Kozakiewicz deviendra le symbole de la résistance naissante en Pologne [4]. Son courage - parce qu'il en fallait tant le risque encouru était grand - n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui d'un Tommie Smith [5], brandissant un poing ganté de noir, sur le podium du 200 m des Jeux de Mexico, douze années plus tôt, perpétuant ainsi une sorte de tradition. Un acte fort et subversif dans les deux cas, même si certains m'objecteront que celui du Polonais n'est peut-être pas aussi noble. Une question de point de vue. Je pense de mon côté qu'il ne manque pas de panache et a frappé les esprits de tous, tant et si bien qu'on s'en souvient encore aujourd'hui. Un geste pour l'histoire.

---
[1] Ce record du monde fut battu dans la foulée par les Français Thierry Vigneron et Philippe Houvion (le fils de Maurice Houvion, connu pour avoir été l'entraîneur de Jean Galfione, champion olympique en 1996 à Atlanta). Au moment de la finale, le record est à 5.77 m.
[2] Il poussera son effort en tentant une barre à 5.82 m, sans succès.
[3] Kozakiewicz sera nommé athlète polonais de l'année 1980.
[4] On se rappelle qu'au même moment, Solidarność, le syndicat de Lech Wałęsa mène l'opposition face au gouvernement socialiste polonais.
[5] Immortalisé par le célèbre photographe Neil Leifer.

Le Québec, cet Eldorado

Trois années. C'est le temps que j'ai passé au Québec - et plus particulièrement à Montréal - avant de revenir, à la fin de l'année dernière, terminer ma thèse en France. Et quand les gens me demandent ce que je veux faire après, je leur dis, sans hésitation aucune, que je souhaite ardemment repartir là-bas pour y travailler.

A l'époque où je suis parti au cours de l'été 2010, j'avais déjà remarqué que le nombre de Français qui souhaitaient venir pour leur études ou pour trouver un travail était déjà élevé. Mais ce n'était rien en comparaison de la situation trois années plus tard [1] . Au moment de mon retour, j'avais déjà entendu que les fameux PVT - Permis de Vacances et de Travail - s'arrachaient comme des petits pains et que certains prenaient le risque de rester après l'expiration de celui-ci, devenant par conséquent des clandestins. Ces titres de séjour, d'une durée d'un an, n'offrent pas beaucoup de possibilités, mais vous permettent - assez facilement - de décrocher un job. Les emplois plus qualifiants - comme par exemple des postes d'ingénieurs chez Bombardier, Pratt et Whitney, Hydro Québec ou encore Rolls Royce [2]- nécessitent l'obtention du statut de résidence permanente, une procédure longue et onéreuse.

Et encore, certains professions ont des difficultés à s'implanter sur le sol québécois, du fait de difficultés de reconnaissance de diplômes. Ainsi, j'ai souvenir d'avoir discuté avec un médecin qui me disait qu'il avait préféré partir pour les Etats-Unis, car les contraintes pour s'installer au Québec étaient trop grandes. Pour assouplir la situation, le Québec et la France ont signé des ARM - Accord de Reconnaissance Mutuelle - qui permettent sous certaines conditions d'établir des équivalences de diplômes et de prendre en compte l'expérience professionnelle déjà acquise dans le pays d'origine. Le dernier ARM en date a été signé hier par Jean-François Lisée, le ministre québécois des Relations internationales, et Hélène Conway-Mouret, ministre déléguée chargée des Français de l'étranger et concerne les infirmiers ou infirmières, dont la profession sera mieux reconnue et donc mieux rémunérée [3].

A cet occasion, notre ministre a déclaré que cet accord était "gagnant-gagnant", en d'autres termes que cela faciliterait à la fois le départ des Français qui le souhaitent vers la Belle Province et la venue de Québécois vers la France. De son côté, M. Lisée s'est également réjoui de ce protocole, anticipant très justement, le départ en retraite des baby-boomers dans les années à venir.

Loin de moi l'idée de critiquer ces ententes bilatérales, qui facilitent grandement les mouvements migratoires, mais je ne peux m'empêcher de penser que ces échanges ne se feront que dans le seul sens France-Québec pour notre plus grand malheur puisque le manque de personnel médical se fait déjà sentir en France. Qui plus est, je n'ai pas vraiment l'impression que les Québécois, que je connais ou que j'ai rencontrés, aient envie de venir en France, surtout depuis qu'ils connaissent le marasme économique que nous traversons. Cela ne les enthousiasme guère. Là-bas, notre réputation nous précède : nous sommes désespérés quand eux sont optimistes et vont de l'avant [4]. C'est peut-être pour cela que ce bout de Canada attire tant les jeunes Français, déçus par la vie en France et rêvant de quelque chose de meilleur. L'Eldorado à sept heures d'avion de Paris.

---
[1] Je parle ici de mon propre domaine.
[2] A Montréal, pour une population de 1.7 millions d'habitants - un peu plus le double si on prend en compte la grande agglomération - le ministère des Affaires étrangères français estime qu'il y a environ 100 000 Français d'installés. Sur les dix dernières années, environ 30 000 sont venus s'installer Québec, sans compter les étudiants ou les PVTistes qui sont là pour des durées limitées.
[3] Information relayée par Le Nouvel Observateur et disponible à ce lien.
[4] Même si la région a aussi ses problèmes.

L'Ukraine : au cœur du projet Poutine

Depuis maintenant quelques semaines, la population ukrainienne s'agite dans tous les sens, protestant contre la politique de son président depuis 2010, Viktor Ianoukovitch, un proche de Vladimir Poutine, l'homme fort de la Russie. A quelques jours de l'ouverture de Jeux Olympiques de Sotchi, il semble que la stratégie du président russe commence à se dévoiler, avec pour objectif affiché de conserver l'Ukraine dans la sphère d'influence de Moscou. Le pays constitue, en effet, un espace stratégique et économique de premier plan et serait une prise d'importance dans le bras de fer idéologique qui oppose la Russie à l'Union européenne. On peut d'ailleurs penser que Poutine usera de tous les stratagèmes possibles pour arriver à ses fins. Mais revenons tout d'abord à la source de ce conflit politique et économique.

Un lent travail de sape


En 2010, l'Ukraine et l'Union européenne entament des négociations sur les modalités d'un accord de libre-échange. Ultimement, l'objectif affiché est l'entrée du pays au sein l'union. Cependant, malgré  les efforts des deux parties, les pourparlers restent bloqués à cause du regain de tension entre l'Ukraine et les pays occidentaux. Pour l'Europe aucune signature ne sera possible tant que le régime de Kiev n’entérinera pas certaines dispositions, à savoir le respect des droits fondamentaux des citoyens, une justice indépendante de l'exécutif et, surtout, la fin des persécutions des opposants politiques du président Ianoukovitch, parmi lesquels figurent l'ancienne première ministre et candidate aux présidentielles, Ioulia Tymochenko. Le processus semble figé jusqu'à ce qu'en avril 2013, Ianoukovitch décide, en signe d'ouverture, de faire libérer Iouri Loutsenko, ancien ministre de l'intérieur et opposant d'importance au régime pro-russe.

En novembre dernier, tout s'accélère encore et l'accord est en bonne voie d'être signé. Cependant, Ianoukovitch donne des signes d'inquiétude aux représentants de l'Union européenne après une rencontre avec Vladimir Poutine. Ces soupçons sont confirmés quelques jours plus tard quand le parlement ukrainien refuse l’extradition de Ioulia Tymochenko, affaiblie et malade, vers l'Allemagne afin qu'elle y soit soignée. Sa libération constituait le dernier obstacle avant la signature. Dans la foulée, et comme un ultime revirement dans cette affaire, le président ukrainien décide de rompre les négociations avec l'Union européenne : l'accord commercial est définitivement enterré. Dans le même temps, Viktor Ianoukovitch annonce vouloir "relancer un dialogue actif avec Moscou". Cette déclaration vient confirmer celle du parlement, intervenue plus tôt.

La réaction de l'Europe à cette rupture unilatérale ne se fait pas attendre. Herman von Rompuy, président du Conseil européen et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne [1], ont critiqué l'attitude de Kiev et accusé Moscou d'être responsable de cet échec, par l'exercice de pressions à l'encontre du président Ianoukovitch. Pour eux, le temps de la guerre froide, et plus précisément de l'ère Brejnev était de retour [2], posant ainsi la question de l'indépendance du pouvoir ukrainien vis-à-vis de Moscou. Pourtant ces déclarations des responsables européens sont restées lettre morte et aucun pays membre ne les a relayées.

En Ukraine, la décision de Viktor Ianoukovitch a été le déclencheur de grandes manifestations populaires dans les rues de Kiev. Encouragées par l'opposition, elles sont parfois vivement réprimées par les autorités du pays, ce qui provoque la réaction de certains dirigeants étrangers. Les manifestants trouvent rapidement deux leaders à leur mouvement : Arséni Iatseniouk, un ancien ministre et les frères Wladimir et Vitali Klitschko, champions du monde de boxe [3]. Devant cette situation, l'Union européenne fixe un ultimatum au gouvernement ukrainien, lui faisait miroiter 20 milliards d'euros d'aides promises par lé défunt accord de libre-échange.

Poutine à la rescousse


Pourtant, l'Ukraine a désespéramment besoin de cet argent et la Russie comme l'Union européenne le savent. D'une part parce que des crédits - à hauteur de 7 milliards de dollars arrivent à échéance en 2014 - et parce qu'il lui reste à payer les factures de gaz à la Russie - pour un total de 17 milliards de dollars - et d'autre part parce que ces réserves de change sont en chute libre et sa monnaie faible. Preuve de cet affolement, l'agence de notation Fitch note la dette ukrainienne B-, à égalité avec le Venezuela ou l'Argentine. Pour Moody's, sa concurrente, le risque de défaut de l'Ukraine est, à ce moment-là, le plus élevé de la planète. Voyant l'état du pays, les banques refusent de lui prêter de quoi continuer à fonctionner. Et réformer paraît impossible étant donné les manifestations qui se succèdent.

Le salut de l’Ukraine pourrait venir du FMI, même si un tel accord ne rencontre pas les faveurs de l'exécutif [4]. A la place, Ianoukovitch préfère accepter la main tendue par Moscou : 15 milliards de dollars d'argent frais [5], auxquels viennent s'ajouter la baisse du prix du gaz - dont l'Ukraine est très consommatrice - de 33% [6]. En échange, l'Ukraine, va acheter du rouble. La Russie vient de sauver le pays de la banqueroute. Le premier ministre Mykola Azarov se réjouira, dès le lendemain, de cet accord intervenu à la dernière minute, fustigeant au passage ses prédécesseurs, responsable selon lui de saigner "l'économie depuis trois ans et demi" [7].

Par cet échange de bon procédés, Vladimir Poutine entend mettre un coup d'accélérateur à l'Union eurasiatique qui doit être officiellement lancée le 1er janvier 2015. Pour l'instant, seuls la Russie, le Belarus et le Kazakhstan en sont membres [8], et à n'en pas douter, Moscou aimerait que Kiev rejoigne sans tarder cette nouvelle association de coopération politique et économique. A terme l'objectif affiché est de créer, selon les termes de Vladimir Poutine lui-même, une union basée sur les "meilleures valeurs de l'URSS". L'observateur attentif y verra autre chose : la volonté farouche du dirigeant russe de voir renaître de ces cendres l'Empire Russe, une vaste zone géographique contrôlée depuis Moscou et qui dominerait l'Asie et l'Europe de l'est. L'aide de Poutine au pouvoir de Viktor Ianoukovitch n'est donc certainement pas désintéressée.

Cette stratégie prend tout son sens quand on sait que l'Ukraine dispose de richesses qui intéressent la Russie. D'une part, le pays dispose de terres très fertiles - le tchernoziom ou terre noire qui recouvre une bonne moitié de la surface cultivable est un des sols meilleurs sols exitant  - qui ont fait sa réputation du temps de l'URSS dont elle était, selon l'expression consacrée, le "grenier à blé". Il est à noter que ce secteur a été fortement secoué par la chute de l'empire soviétique : on peut penser qu'il est largement sous-exploité et pourrait, en cas de restructuration et d'investissements d'importance, devenir une des pierres angulaires de l'agriculture de la future union. D'autre part, le sous-sol est riche en fer et en minerais uranifères, autant de ressources dont la Russie voudrait s'assurer le contrôle. On peut aussi noter que le secteur de l'armement - un héritage de l'URSS - est particulièrement prospère, ce qui bien évidemment rehausse l'intérêt des militaires moscovites. Enfin, l'Ukraine occupe un emplacement géographique crucial pour la Russie : plusieurs ports - Odessa ou Sébastopol par exemple - donnent accès à la Mer Noire et donc à la Méditerranée.

Reprendre le contrôle


L'accord signé entre Russes et Ukrainiens ne fait pas l'unanimité parmi la population et les manifestations se poursuivent. Cette situation ne fait les affaires de Moscou, pour qui il est urgent que le président Ianoukovitch reprenne le pays en main. Le 16 janvier, une première décision est prise dans ce sens quand la Rada, le parlement ukrainien, fait voter un durcissement des lois encadrant les manifestations : leurs participants risquent désormais la prison. C'est la goutte d'eau de trop. Le mouvement populaire se radicalise et la situation se dégrade rapidement. Les pays européens et les Etats-Unis commencent à s'élever contre ces événements, qui ne sont pas sans rappeler ceux de la Révolution Orange en 2004.

Acculé, le régime ukrainien choisit de changer son approche en engageant des négociations avec l'opposition : une loi d'amnistie des manifestants est envisagée tandis que le durcissement voté est abrogé et que le premier ministre démissionne. Ces concessions du pouvoir en place sont vus comme un premier pas vers la sortie de la crise. Au même moment, alors qu'il est en visite à Bruxelles pour rencontrer les responsables européens, Vladimir Poutine profite de la tribune qui lui est offerte pour dénoncer l'ingérence occidentale dans les affaires de l'Ukraine [9]. Tacitement, donc, le président russe continue de soutenir le régime en place. Néanmoins, il affirme qu'il ne reviendrait pas sur l'accord économique - les fameux 15 milliards - si l'opposition arrivait au pouvoir, précisant, tout de même, que la Russie "veut être sûre de récupérer son argent". Autrement dit, si un gouvernement pro-européen venait prendre la tête du pays, Moscou se chargerait de lui rappeler les engagements pris par son prédécesseur, maintenant la menace de l'épée de Damoclès du gaz au-dessus de sa tête. La main-mise de Moscou sur le pays se raffermit.

Un futur incertain ?


A l'heure où j'écris ces lignes, la sortie de crise n'est pas en vue et régulièrement, de nouvelles déclarations de part et d'autre radicalisent la situation. Aux dernières nouvelles, les eurodéputés envisageraient des sanctions économiques à l'encontre de l'Ukraine. Alors que les jeux olympiques débutent demain vendredi, on peut penser que Vladimir Poutine veut attendre la fin de l'événement avant de passer à nouveau à l'offensive sur le plan diplomatique [10]. Hors de question de renouveler l'épisode géorgien de 2008, qui rappelons-le, avait mis mal à l'aise les chefs d'état étrangers quelques jours avant l'ouverture des jeux Olympiques de Pékin. Le président russe sait que les prochaines semaines, voire les prochains mois seront décisifs pour l'avenir de l'Ukraine et son projet d'union : les décisions qui seront prises pendant ce laps de temps affecteront très certainement le résultat électoral de la prochaine présidentielle prévue dans un an.

Si les desseins de Moscou se réalisent, il en résultera un arrimage de l'Ukraine à la Russie qu'il sera difficile de défaire. Quoi qu'il en soit, Vladimir Poutine dont le mandat court jusqu'en 2018 [11], mettra tout en oeuvre pour que son rêve de renaissance de l'empire soviétique devienne un jour une réalité.

---
[1] Tous les deux étaient réunis à Vilnius où l'accord devait être signé.
[2] On se rappellera des fameux Accords d'Helsinki, signés en 1975.
[3] Catégorie poids lourd.
[4] Il supposerait que les tarifs du gaz augmentent et que la monnaie soit dévaluée ce qui serait très impopulaire.
[5] Via un achat d'obligations émises par l'Ukraine.
[6] On se souvient des épisodes de blocage du gaz par les Russes en plein hiver à l'époque où Viktor Iouchtchenko - pro-européen - était au pouvoir.
[7] Déclaration disponible à ce lien.
[8] L'Arménie, le Kirghizstan et le Tajikistan sont candidats.
[9] Un proche conseiller de Vladimir Poutine ira même jusqu'à agiter, quelques jours plus tard, la menace d'un coup d'état, fomenté par les Etats-Unis qui, selon lui, conseilleraient et armeraient les "rebelles" ukrainiens.
[10] On remarquera au passage que le président russe a tenté de détendre les relations avec l'occident en libérant  l'ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski et en proposant l'amnistie des Pussy Riots.
[11] Le mandat du président étant désormais de six ans, il y a fort à parier pour que Poutine décide de se présenter à nouveau en 2018.

Good Bye Lenin

Depuis quelques temps déjà, l'Ukraine est agitée par des soubresauts, une révolte contre le gouvernement du président depuis 2010 Viktor Ianoukovytch, un proche de Moscou. Symboliquement, les manifestants de cet ancien pays de l'URSS déboulonnent périodiquement des statues des idoles communistes encore debout. La dernière en date est une statue de Lénine, le chef historique de la révolution bolchevique d'octobre 1917, qu'ils ont replacée par une toilette [1]. Tout comme d'autres avant eux, les Ukrainiens cherchent par ce geste à faire comprendre que la période de domination soviético-communiste touche à sa fin. Du passé faisons table rase.

Au même moment, la France semble aller à contre-courant de cet élan d’émancipation démocratique, qui souhaite mettre à l'index ces vieilles théories. A cette occasion, on se souvient que le défunt maire socialiste de Montpellier, Georges Frèche avait lancé l'idée d'ériger des statues à la gloire, je cite, "des grands hommes du XXème siècle". Dans ce panthéon improvisé, les touristes pouvaient contempler les effigies de de Gaulle, Churchill ou Mandela en compagnie de celles moins fréquentables de Mao Zedong ou de Lénine. Critiqué à l'époque pour ce choix, il l'avait néanmoins justifié, déclarant : "Lénine, ce n’est pas un dictateur sanglant. C’est l’homme qui a changé la face du monde au XXe siècle. (...) Chez Lénine, il y a deux moments lumineux : la révolution d'octobre, ça, c'est Lénine qui la personnifie, même s'il n'était pas seul. Et puis il y a la décolonisation : car 1917 a changé la face du monde. Sans 1917, il n’y aurait pas eu la décolonisation de l’Afrique, de l’Inde, de la Chine et, de façon générale, du monde dit en voie de développement" [2,3]. Ainsi donc, Lénine était un saint homme qui a fait le bien pour le peuple russe. Étrange que cela ne soit pas mentionné dans les livres d'histoire. Un oubli sans doute.

Quelques temps plus tard, M. Frèche reconnaissait d'ailleurs lui-même avoir une vision assez sélective de l'histoire : "Les gens ont du mal à comprendre que lorsqu’on glorifie un homme, on glorifie les moments les plus importants (...) Mao, il est grand pour vingt années, pour la période 1929-1949, après c’est fini ! (...) La révolution culturelle, c'est un malheur pour la Chine, mais ça, l'histoire l'oubliera. L'histoire ne se souviendra que du Mao qui a rendu sa dignité à la Chine. (...) Ériger une statue, ça n’empêche pas d’étudier l’histoire. Ça devrait même inciter à s’intéresser à l’histoire. (...) L’histoire, elle n’est pas chargée de faire la morale. Les gens doivent être assez intelligents pour se faire leur propre jugement" [2,3]. On garde les bons côtés, on élimine les mauvais car ils ne nous plaisent pas et déversent notre cause. L'histoire observée par le petit bout de la lorgnette. Dangereux et regrettable.

---
[1] Montage photo du média d'infos Radio-Canada que vous pouvez voir à ce lien.
[2] Citations relayées par La Gazette de Montpellier et disponibles à ce lien.
[3] Compléments de ces citations par le journal Le Monde, disponibles à ce lien.

Musique : l'exception culturelle frappe encore

J'évoquais la semaine dernière la consécration du groupe Daft Punk à la cérémonie des Grammy Awards. Pourtant le secteur musical s'affaiblit d'année en année depuis plus d'une décennie maintenant : les ventes de disques s'effondrent et rien ne parait pouvoir enrayer cette tendance, y compris les succès de Stromae [1].

Partant de ce constat, la ministre de la culture Aurélie Filippetti - qui, je le rappelle, essayait la semaine dernière de récupérer quelques feuilles de la couronne de lauriers que venait de recevoir Daft Punk - ne pouvait décemment pas rester sans rien faire. Cédant aux appels du pied des maisons de disques, la ministre a fini par sortir de sa réserve, afin de proposer l'ultime solution qui résoudra le problème une bonne fois pour toutes. Elle et son cabinet ont donc phosphoré pour dénicher de nouveaux modes de financement public, destinés à soutenir l'industrie musical. Plus qu'une idée, cette option est en passe de devenir une réalité.

Dans un premier temps, les éminences grises de la rue de Valois [2] avaient pensé réorienter une partie de l'argent public du cinéma ou de la télévision au secteur musical en crise, mais étant donné que ces deux branches ne sont pas, non plus, en bonne santé, cette proposition est retournée dans les cartons du ministère. La deuxième solution, portée par Mme Filippetti [3] en fin d'année dernière, qui consistait à créer une nouvelle taxe sur les terminaux connectés - box et autres smartphones - avait, on s'en souvient, été recalée dans un contexte fiscal plus que tendu étant donné le nombre de nouveaux impôts que le gouvernement venait déjà d'instaurer pour boucler - difficilement - son budget [4]. Il fallait donc trouver d'urgence une idée pour contenter tout le monde.

Hier donc, alors qu'elle donnait une discours au Midem devant les principaux représentants de l'industrie musicale, la ministre a proposé cette fois-ci d'aider le secteur en "élargissant l'assiette des taxes déjà existantes". Lumineux, brillant même. Plus fort encore, Aurélie Filippetti a ensuite ajouté qu'une telle mesure "n'est pas du tout contradictoire avec l'idée générale d'une baisse de la pression fiscale. Ce sont des taxes affectées, ce ne sont pas de nouveaux impôts, ça fait partie de l'exception culturelle que le président de la République a défendue à Bruxelles" [5]. Cherchez l'erreur : on élargit l'assiette, mais on n'augmente pas la pression fiscale.

L'exception culturelle française. Voilà le mot est lâché. Pour justifier toujours plus de prélèvements pour financer la culture, notre ministre vient tout de suite s'abriter derrière ce bouclier. C'est tellement pratique. Si encore cette exception tenait à peu près debout toute seule, on pourrait se dire que cela en vaut le coup. Mais elle est tellement moribonde qu'ajouter une perfusion d'argent public supplémentaire ne fera que retarder l'inévitable, à savoir une nécessaire restructuration de ce secteur, qui représente tout de même plus de 3% du PIB du pays [6],  et de son mode de financement.

---
[1] D'après les chiffres publiés aujourd'hui et relayées par le journal Le Parisien. Ils sont disponibles à ce lien.
[2] Le siège du ministère de la culture et de la communication.
[3] Piochée dans le rapport de Pierre Lescure.
[4] Information du journal Le Monde disponible à ce lien.
[5] D'après une information du journal Les Echos disponible à ce lien.
[6] D'après les chiffres officiels.

Il était une fois... la balle de golf

Pourquoi les balles de golf sont-elles pourvues d'alvéoles ? Au premier abord, on se dit que ces petites aspérités, disséminées régulièrement çà et là, sur la surface de la balle doivent perturber son vol, que cela la rend moins efficace dans l'air ou bien que c'est juste une décoration du fabricant pour la rendre plus "jolie" à regarder. Pourtant, demandez à un joueur de golf - amateur ou professionnel - de comparer une balle lisse d'avec une balle alvéolée, et au bout de quelques drives, il choisira, invariablement, la balle alvéolée.

Comme très souvent dans l'histoire, c'est par un pur hasard que l'on a compris que ce type de balle volait mieux que tout autre modèle. Une petite découverte fortuite qui a révolutionné ce sport  en profondeur et l'a fait entrer dans l'ère des sciences et de la modernité.

Un peu d'histoire


Les premières balles de golf étaient fabriquées à l'aide de plumes. Mouillées, on les tassait dans une petite poche en cuir ou en toile, elle aussi imbibée d'eau. En séchant, les plumes se dilataient tandis que l'enveloppe se contractait, le tout formant une balle très dure qui était ensuite huilée et peinte en guise de finitions. Bien que les coutures étaient à l'intérieur, elles n'étaient pas parfaitement lisses mais se comportaient parfaitement sur le parcours [1]. Cependant, ces "plumeuses" comme on les appelait avaient un inconvénient de taille : fabriquées artisanalement, elles étaient très coûteuses et difficiles à produire en grande quantité [2].

Au milieu du XIXème siècle, pour remédier à ce problème, on commença à utiliser du gutta-percha [3] pour fabriquer les balles de golf. Cette gomme naturelle, semi-rigide, est extraite d'un arbre, comme sa cousine le caoutchouc. Bon marché, ce nouveau matériau permettait de fabriquer plus de balles en utilisant de simples moules. Le produit final était parfaitement lisse et devait donc - comme tout le monde s'accordait à le penser à l'époque - pouvoir couvrir de plus grandes distances [4]. Mais il n'en est rien. La nouvelle balle, baptisée "guttie", n'en fait qu'à sa tête. Elle plonge, est incapable de tenir une trajectoire rectiligne et, surtout, va moins loin que les anciennes plumeuses. Cependant, à force de recevoir les coups des joueurs, ces balles finissaient par se cabosser et certains joueurs se rendirent compte que ces défauts changeaient leur comportement : elles allaient désormais plus loin et ce en ligne droite. On venait de comprendre pourquoi les plumeuses et leurs coutures volaient plus longtemps. Le principe des alvéoles était né.

Rapidement, on commença à imprimer des creux sur les balles avec un marteau avant que des moules ne soient conçus pour reproduire un dessin plus régulier et de meilleure qualité. Plusieurs motifs sont développés : striures, rainures, bosses,... La plus connue d'entre elle, la "ronce" possédait une séries de bosses resserrées. Il faut attendre le début du XXème siècle pour qu'un industriel, William Taylor, dépose le brevet du motif d'alvéoles - disposées régulièrement sur toute la surface de la balle - que nous connaissons encore aujourd'hui, à quelques modifications près. Dès les années 30, ce modèle était déjà devenu le standard mondial des joueurs de golf.

Pourquoi une balle vole ?


A la même époque, une nouvelle science fait son apparition : l'aérodynamique. Et elle ne tarde pas à s'intéresser à la problématique du vol es balles de golf [5] et essaie de trouver une origine au gain obtenu avec les balles cabossées. Peter Guthrie Tait, un physicien écossais et joueur amateur, est le premier à tenter une explication avec la publication, en 1891, d'une série d'articles scientifiques, dans lesquels il affirme que la rotation de la balle est à l'origine de ces vols allongés. Ce phénomène est connu sous le nom d'effet Magnus [6,7]. Concrètement, quand une balle est en rotation dans l'air, elle va interagir avec le fluide qui l'entoure. Si elle tourne dans le sens des aiguille d'une montres, elle accélère le fluide qui passe au-dessus d'elle ce qui a pour effet d'abaisser la pression [8] et d'aspirer, en quelque sorte, la balle vers le haut : elle peut donc voler plus longtemps. En aérodynamique, la force qui attire la balle vers le haut est appelée portance. Elle contre les effets de la pesanteur. C'est exactement la même force qui permet aux avions de tenir en l'air, même si elle est mise en oeuvre différemment [9].

En plus de la portance, une autre force agit sur la balle : la traînée. C'est elle qui freine sa course dans l'air. Sans entrer dans les détails, il existe plusieurs types de traînées qui interviennent quand un solide se déplace dans l'air [10]. Dans le cas de notre balle de golf, il y en a principalement deux : la traînée de frottement et la traînée de pression (ou de forme). La première est assez simple à comprendre. L'air est un fluide visqueux [11], c'est-à-dire qu'il s'attache à la paroi du solide en mouvement avec lequel il entre en contact. Plus la vitesse de l'objet augmente, et moins le frottement dû à la viscosité a d'impact sur l'écoulement : il se trouve confiné aux plus proches abords de la paroi dans un lieu nommé couche limite.

Le deuxième type de traînée provient de la forme de l'objet qui est placé dans l'écoulement. Comme chacun a pu s'en rendre compte, une balle n'est pas aussi profilée qu'une aile d'avion [12] et par conséquent, elle présente une résistance à l'air bien supérieure. L'air qui arrive en amont de la balle se sépare en deux et développe une couche limite stable à la paroi. Au fur et à mesure que l'on se déplace vers l'aval, la couche s'épaissit et perd de son énergie. Dès lors, elle ne peut plus contrer l'inversion de pression qui s'y produit [13] : elle ne parvient plus à adhérer à la paroi et finit par décoller [14]. Dans le sillage du corps, il se forme un cortège de tourbillons qui freinent sa progression. Cette traînée de pression est la première cause du ralentissement de la balle pendant le vol. Bien évidemment, on ne peut pas changer la forme de la balle pour réduire cet effet qui disons-le est dévastateur. C'est là qu'interviennent les alvéoles.

Le rôle des alvéoles


Il y a un autre paramètre dont je n'ai pas encore parlé ici : le nombre de Reynolds [15]. Valeur caractéristique d'un écoulement, il permet de distinguer si celui-ci est laminaire ou bien turbulent. Encore des termes compliqués me direz-vous. En mécanique des fluides, un écoulement est dit laminaire quand les lignes de courant qui le constituent restent parfaitement parallèles et régulières. En pratique, ce type d'écoulement est assez difficile à obtenir et on a plus facilement affaire aux écoulements dits turbulents [16], pour lesquels les mêmes lignes de courant s'emmêlent dans tous les sens.

Le nombre de Reynolds est proportionnel à la géométrie de l'écoulement - le diamètre de la balle par exemple - à la vitesse de l'écoulement et inversement proportionnel à la viscosité du fluide qui le constitue. A dimensions et propriétés du fluide fixées, on passe d'un régime laminaire à un régime turbulent en augmentant la vitesse de l'écoulement. Pour une boule, la valeur de transition entre les deux est d'environ 3000 [17]. Moins ordonné, plus difficile à décrire, le régime turbulent n'a - à première vue - aucun avantage à faire valoir et c'est, en effet, très souvent le cas. Pourtant, pour notre problème de balle de golf, il en est tout autrement. La présence d'alvéoles à la surface change le comportement du fluide. L'air s'introduit dans les anfractuosités et revient sur lui-même, créant ainsi de minuscules tourbillons. La couche limite aux abords de la paroi - qui était laminaire dans le cas d'une balle lisse - devient turbulente. Plus épaisse mais aussi plus énergétique, elle a la capacité de rester attachée à la balle bien plus longtemps que son homologue laminaire. Conséquence de tout cela, le sillage derrière la balle est considérablement réduit tout comme la traînée de pression. La balle est donc moins freinée et va plus loin. Sa trajectoire est aussi mieux maîtrisée par le joueur qui peut lui donner tous les effets qu'il veut. Simple, mais encore fallait-il y penser.

Mais ce n'est pas tout. L'effet Magnus qui maintient la balle en l'air par sa rotation horaire est améliorée par la présence des alvéoles.

Farther and further


Depuis que ces propriétés sont connues, on a sans cesse chercher à améliorer les qualités des balles de golf. Ainsi, on a testé à travers le temps plusieurs types de balles avec plus ou moins d'alvéoles. Aujourd'hui, leur nombre évolue entre 300 et 450, même si certaines ont pu en compter jusqu'à 500. Autre particularité, il y en a toujours un nombre pair [18].

Depuis les années 60, les caractéristiques des balles de golf ont été arrêtées par l'USGA (United States Golf Association). La vitesse dans l'air au moment de la frappe, mais aussi la quantité et la disposition des alvéoles à la surface sont désormais strictement réglementés. Le diamètre, quant à lui, a évolué au fil du temps passant de 1.62 pouces dans les années 20 (environ 42 mm) à 1.68 pouces (approximativement 46 mm) à partir de 1974 [19,20]. En 1981, une nouvelle règle a été instaurée pour exclure les balles asymétriques. En effet quelques années auparavant, un nouveau fabricant, Polara, avait proposé à la vente une balle dont les aspérités n'avaient pas la même profondeur à l'équateur et aux "pôles". Cette balle, magique, était beaucoup plus stable que les autres, ce qui, d'après l'USGA réduisait l'intérêt du jeu [21]. 

Une dernière information : bien que les alvéoles des balles soient traditionnellement circulaires, il semble - d'après des recherches récentes - qu'une forme hexagonale améliorerait encore le vol des balles. Les petites balles blanches n'ont donc pas encore livrées tous leurs secrets.

---
[1] Performance que l'on attribuait à la présence de plumes.
[2] Elles pouvaient coûter jusqu'à trois fois le prix d'un club.
[3] Cet arbre est cultivée en Malaisie.
[4] La légende veut que ce soit un pasteur écossais, Adam Paterson, qui soit l'inventeur de cette balle.
[5] D'ailleurs, pour valider son concept, Taylor, s'était aidé d'une soufflerie, un de ces fameux tunnels dans lesquels circulent de l'air à haute vitesse.
[6] Ce phénomène est observable lors d'un match de tennis quand les joueurs impriment un effet "rétro" à la balle : elle vole plus longtemps. L'effet contraire - connu sous le nom populaire de "lift" - a bien évidemment la conséquence inverse et la balle plonge plus rapidement.
[7] L'effet Magnus a été utilisé pour propulser des bateaux comme l'Alcyone du commandant Cousteau (turbovoile).
[8] Par utilisation du théorème de Bernouilli en considérant que l'air se comporte comme un fluide incompressible ce qui est parfaitement acceptable étant donné les vitesses des balles.
[9] Faites-en l'expérience vous-même. Passez votre main, à plat, à travers la vitre d'une voiture, il ne se passe rien. En revanche, si vous l'inclinez légèrement vers l'avant, vous allez la voir partir rapidement vers le haut.
[10] Notablement, il existe aussi la traînée d'onde pour les objets supersoniques et la traînée induite, celle qui produit les fameux tourbillons de sillage au bout des ailes des avions. 
[11] Cela n'est pas forcément évident de prime abord. Ceci explique pourquoi un solide a plus de difficultés à se mouvoir dans certains milieux. 
[12] Il existe une fonction mathématique qui permet de la balle à l'aile d'avion : la transformation de Joukovsky du nom du scientifique russe, Nikolaï Joukovski (ou Zhukovsky) qui l'a théorisée. Les puristes m'objecteront - à raison - que cette transformation est appliquée à un cylindre. Mais dans le plan, un cylindre ou une boule, ont la même image, à savoir un disque. Concrètement, cette transformation est dite conforme c'est-à-dire qu'elle bijective et qu'elle conserve les angles mais pas les distances. Dans la vie de tous les jours, on peut voir des exemples de l'utilisation de cette fonction mathématique : les projections d'une sphère en deux dimensions (projection Mercator en cartographie).
[13] On parle alors d'inversion du gradient de pression.
[14] Le même phénomène peut se produire pour une aile d'avion quand celle-ci est trop inclinée. La couche limite décolle ce qui résulte en un décochage - parfois fatal - de l'aile.
[15] Inventé à la fin du XIXème siècle par Osbourne Reynolds (1842-1912), il est l'une des grandeurs fondamentales de la mécanique des fluides.
[16] Si vous en voulez un, ouvrez votre robinet. Quand le débit est élevé, les filets de l'eau irréguliers et erratiques sont caractéristiques d'un écoulement turbulent.
[17] Valeur strictement indicative.
[18] Même si certains se sont amusés à créer des balles avec un nombre impair d'alvéoles.
[19] La première est appelée "balle anglaise" ; la deuxième "balle américaine".
[20] D'après une information du journal Le Point (consultable à ce lien), certains suggèrent que l'on pourrait jouer avec des balles encore plus grandes.
[21] Un procès - réglé à l'amiable par le versement d'une forte somme d'argent - a opposé l'USGA et Polara.