Interview d'Henri Schneider par Jules Huret

Jules Huret, journaliste connu pour ses interviews d'hommes célèbres - notamment d'écrivains - rapporta la discussion qu'il eût un jour avec Henri Schneider, fils d'Eugène Schneider, premier du nom, co-fondateur avec son frère, Adolphe, des forges du Creusot [1]. La conversation que je rapporte ici, est extraite de son ouvrage Enquête sur la question sociale en Europe publié en 1897.

Les deux hommes y abordent plusieurs thématiques telles que les relations entre le patron et ses ouvriers, le rôle du capital dans l'entreprise ainsi que la réglementation du travail [2]. Au regard des questions posées par Huret et des réponses fournies par l'industriel Schneider, force est de constater, qu'un peu plus d'un siècle plus tard, le débat se poursuit encore. Mais je vous laisse juger par vous-même.

"Henri Schneider : Mais les socialistes, qu’est-ce qu’ils veulent ?
Jules Huret : On dit qu’ils voudraient supprimer le patronat... ou plutôt les privilèges exagérés des patrons.
Henri Schneider : Est-ce admissible ? Ne faut-il pas une tête pour penser ? Rêve-t-on un Pasteur [3] sans tête qui trouverait, avec ses mains ou ses pieds, le moyen de guérir la rage ? De même, comment admet-on une usine sans une tête qui pense pour tous les autres, un patron ?
[...]
Jules Huret : Mais, s’il faut une direction à l’usine, est-il indispensable que ce directeur absorbe à lui seul tous les bénéfices ?
Henri Schneider : Ça, c’est autre chose. Pensez-vous qu’il ne faut pas de l’argent pour faire marcher une « boîte » comme celle-ci ? À côté du directeur, de la tête, il y a le capitaliste, celui qui apporte la forte somme. C’est ce capital qui alimente tous les jours les usines en outillages perfectionnés, le capital sans lequel rien n’est possible, le capital qui nourrit l’ouvrier lui-même. Ne représente-t-il pas une force qui doit avoir sa part des bénéfices ? Comment empêcher le capital de se former ? Je prends un exemple. Il y avait un ouvrier qui gagnait cinq francs par jour. Il s’est dit : « Tiens ! Bibi n’a besoin que de quatre francs pour vivre, Bibi va mettre un franc de côté tous les jours. » Au bout de l’année, il a 365 francs. Il recommence l’année suivante, dix ans, vingt ans de suite, et voilà un capitaliste ! Presque un petit patron ! Son fils pourra agrandir le capital paternel, c’est peut-être une grande fortune qui commence.
Jules Huret : Mais si l’ouvrier a cinq enfants et une femme à nourrir, comment mettra-t-il de l’argent de côté ? Bibi n’aura-t-il pas plutôt faim ?
Henri Schneider (M. Schneider leva les bras et les épaules d’un air qui signifiait) : Qu’y faire ? (avant d'ajouter) Ça, c’est une loi fatale.., On tâche, ici, de corriger, le plus qu’on peut, cette inégalité... mais comment la supprimer ? Oh ! À cet égard, le Pape [4] a dit tout ce qu’il y avait à dire. Je trouve que sa dernière Encyclique est une merveille de sagesse et de bon sens. Il y explique que le patron a des devoirs à remplir vis-à-vis des salariés [5].
Jules Huret : Et l’expropriation des industriels et des capitalistes, annoncée par les marxistes, comment l’envisagez-vous ?
Henri Schneider : C’est du vol ! On peut aller chez vous, prendre tout ce qu’il y a et vous expulser ! Je ne vois vraiment pas comment tout cela pourrait s’arranger.
Jules Huret : Que pensez-vous de l’intervention de l’État ? De la journée de huit heures ?
Henri Schneider : Je n’admets pas du tout l’intervention d’un préfet [6] dans les grèves. C’est comme la réglementation du travail des femmes et des enfants [7]. On décourage les patrons de les employer. Pour moi, la vérité, c’est qu’un ouvrier bien portant peut très bien faire ses dix heures de travail par jour et qu’on doit le laisser libre de travailler davantage si ça lui fait plaisir."

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[1] Les forges ayant fait faillite en 1833, les frères Adolphe et Eugène Schneider les rachetèrent avec l'appui de la banque Seillière.
[2] Pourtant bien peu contraignante à l'époque en comparaison d'aujourd'hui !
[3] Il s’agit bien ici du célèbre scientifique, découvreur du vaccin contre la rage.
[4] Ici, Henri Schneider fait allusion au pape Léon XIII, auteur de l'Encyclique "Rerum Novarum" en 1891, dans laquelle il critique l'idée de lutte des classes et plus généralement de socialisme, considérant que patron et salarié sont indispensable l'un à l'autre.
[5] Notamment au niveau des salaires.
[6] Le préfet est le représentant du ministère de l'intérieur chargé du maintien de l'ordre public.
[7] Je précise ici que le travail des enfants était déjà interdit avant l'âge de 12 ans à cette époque (et ce depuis 1840). La famille Schneider avait, à cet égard, fait bâtir des écoles pour éduquer et former les enfants des ouvriers.

La diplomatie du basket-ball

C'est officiel, Dennis Rodman, ancienne gloire du basket-ball américain et trois fois champion NBA avec les célèbres Chicago Bulls de Michael Jordan [1], va entraîner l'équipe nationale de la Corée du Nord [2]. Dans le même temps, le nouveau sélectionneur annonçait que deux rencontres auraient lieu au début du mois de janvier entre des joueurs nord-coréens et américains [3]. L'objectif - quelque peu ambitieux - annoncé est la participation aux prochains Jeux Olympiques, à Rio en 2016.

Toutes proportions gardées, cela rappelle l'époque où la délégation américaine s'était rendue au Japon à l'occasion des championnats du monde de ping-pong en 1971. La rencontre entre des joueurs américains et chinois - notamment une partie tardive entre Glenn Gowan et Zhuang Zedong qui se termina par le raccompagnement de l'Américain dans le car de la délégation chinoise et l'échange de cadeaux [4] - favorisa, à l'époque, un rapprochement entre les deux nations tant et si bien que les Américains furent invités quelques jours plus tard en Chine. Une première depuis 1949.

L'actuel leader du pays le plus fermé du monde, Kim Jong-un, serait, d'après les informations fragmentaires dont on dispose, un grand amateur de basket-ball et plus particulièrement du championnat nord-américain [5]. Il semblerait donc assez probable que le chef suprême de la République Populaire Démocratique de Corée - sous l'influence de Beijing - s'inspire de cette fameuse histoire pour se rapprocher des Américains après l'escalade de menaces qui ont été proférées au cours des derniers mois dans la péninsule. Entre temps, il aura compris que l'utilisation de l'arme nucléaire, que semble détenir Pyongyang, constituerait un suicide et la perte de son pouvoir.

Cette politique de détente est aussi à l'ordre du jour avec le voisin du Sud puisque la réouverture site de Kaesong, à la frontière des deux pays, a été annoncée dans la foulée [6]. Le signe que le régime de Pyongyang veut détendre ses relations diplomatiques avec les pays occidentaux, et notamment celles avec Washington. L'hiver approchant, la nourriture se raréfie et il ne fait aucun doute que le besoin de l'aide extérieure commence à se faire sentir dans la population affamée. Il faut, à cette occasion rappeler, que depuis la chute brutale de l'Union Soviétique en 1991, Pyongyang ne dispose plus des immenses moyens et ressources du monde communiste. Sans l'aide humanitaire internationale dont le pays bénéficie aujourd'hui, des millions de gens seraient condamnés à la famine [7].

Bien que la décision de Dennis Rodman soit critiquable d'un point de vue morale - le régime nord-coréen n'est pas réputé pour respecter les droits de l'homme [8] - et qu'elle s'accompagne d'une probable forte rémunération de l'ancien joueur [9], il est à espérer que les deux matches de prévu entre les deux pays soient l'occasion d'un rapprochement symbolique, synonyme d'un rapprochement diplomatique dans un proche avenir. Plus que tout, les occidentaux doivent y voir une chance d'infléchir la position de Pyongyang, avec à terme, espérons-le la chute de cet état totalitaire [10]. Une chance qui ne se représentera peut-être pas de sitôt...

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[1] Trois titres obtenus entre 1996 et 1998.
[2] L'information est consultable sue le site du journal Le Figaro à ce lien.
[3] Scottie Pippen et Karl Malone, anciens stars de la NBA, seraient attendus...
[4] Connue sous le nom de "Diplomatie du ping-pong", elle déboucha sur la reconnaissance de la Chine communiste par le président Nixon en 1972.
[5] Il aurait découvert ce sport pendant ses études en Suisse.
[6]  La nouvelle a été rendue publique par Radio France International et est disponible à ce lien.
[7] L'aide n'est d'ailleurs pas suffisante.
[8] Rappelons du destin du sélectionneur de l'équipe de football lors de la Coupe du Monde 2010.
[9] Dennis Rodman serait, selon la rumeur, ruiné.
[10] Je rappelle que des camps de travail existent encore dans le pays. Des milliers de personnes y seraient détenus.

Résistance !

Demain, une journée de mobilisation pour protester contre la réforme des retraites du gouvernement Ayrault a été décidée par plusieurs syndicats à travers le pys. Pour tous le mot d'ordre est simple : "nous ne travaillerons pas un trimestre de plus, ni n'accepterons de baisses des pensions de retraites" [1]. 

Et pourtant avec l'actuel système et la démographie qui est la nôtre, il ne fait plus aucun doute que c'est ce qui va leur (nous ?) arriver ! Soyons réalistes : comme de plus en plus de gens veulent toucher une retraite, il faut soit de nouveaux pigeons pour donner de l'argent, soit que les pigeons actuels donnent plus ou plus longtemps... Une véritable chaîne de Ponzi [2] formée depuis plus de 60 ans. Si elle n'était pas soutenue par l'état, elle se serait effondrée depuis bien longtemps. D'ailleurs même avec son aide, je vous fais le pari qu'elle ne tiendra pas encore des années... Le système par répartition a fait son temps et est aujourd'hui en équilibre instable. Il finira tôt ou tard par s'effondrer, emportant avec lui des millions de personnes qui n'auront plus que leurs yeux pour pleurer.

Rafistoler ce système, comme l'ont fait presque toutes les majorités ces vingt dernières années, ne fait que repousser un peu plus l'échéance. Encore un peu monsieur le bourreau. Une énième réforme ne permettra pas d'équilibrer les caisses de retraites sur le long terme et à n'en point douter, une autre sera nécessaire avant la fin de la décennie.

La véritable urgence, aujourd’hui, n'est pas de manifester pour sauver le système mais de se battre pour en créer un nouveau. Mais afin de protéger leurs petits avantages, leurs petits privilèges [3], grappillés çà et là depuis des décennies à force de manipulation des majorités successives, les syndicats de toutes les tendances préfèrent freiner des quatre fers. Il faut dire qu'avec les subventions reçues de l'état, on ne peut pas penser réellement qu'ils défendent les droits du salarié lambda, tout juste bon à remplir les cortèges...

Pendant ce temps, les actifs paient pour leurs aînés sans assurance que le système sera encore opérationnel quand viendra l'heure pour eux de prendre leur retraite. Ils peuvent voir se profiler un futur sous forme d'une double peine : continuer à nourrir l’ogre de la répartition - au nom de la solidarité nationale - tout en essayant de se constituer un capital retraite car ils savent que la rente mensuelle de l'état ne sera pas suffisante pour vivre décemment, et ce malgré une vie de travail. C'est ici, et pas ailleurs, que réside la vraie injustice.

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[1] J'avoue le plagiat de la formule de Gérard Filoche.
[2] Bernard Madoff en a été l'un des plus ardents promoteurs.
[3] Par exemple les régimes spéciaux de la fonction publique.

Vers Paris 2024 ?

La nouvelle est tombée hier : Tokyo organisera les Jeux Olympiques d'été en 2020 [1]. Au moment où le pays doit encore affronter les terribles conséquences du Tsunami de 2011 - et notamment le démantèlement du complexe nucléaire de Fukushima - la population du pays s'est réveillée avec, semble-t-il, l'ambition de prouver au monde qu'elle pourrait faire face à ses deux événements.

Pourtant, elle ne pourra pas faire oublier au monde la note que va devoir payer le contribuable japonais pour organiser cette olympiade : 5.9 milliards d'euros auxquels s'ajoutent une cinquantaine de millions déjà dépensés pour la candidature et la campagne qui ont déjà eu lieu [2]. Et encore, ce n'est qu'une estimation car, à n'en point douter, cette somme sera bien supérieure comme cela a souvent été le cas par le passé pour les précédentes villes organisatrices.

En France, cette information a tôt fait de raviver les espoirs de voir à nouveau le drapeau aux cinq anneaux [3] flotter à nouveau dans le ciel de Paris. Pour 2024. En effet, comme il est désormais admis que l'événement doit changer de continent à chaque édition, la victoire de Tokyo semble être de bon augure pour une ville européenne. Istanbul, vaincue cette fois-ci, ne manquera pas de retenter l'aventure et Rome a déjà annoncé son intérêt. Reste notre capitale. Les partisans d'une candidature ont déjà un argument tout trouvé : cela fera exactement un siècle que les derniers Jeux d'été ont été organisés en France [4]. Une occasion en or que ne manqueront pas d'exploiter d'éventuels slogans.

Alors que les municipales approchent, les deux candidates désignées, pourraient reprendre le flambeau abandonné en 2005 par Bertrand Delanoë, après la campagne "Paris 2012" qui s'était soldée, rappelons-le, par une défaite amère et cinglante contre la ville de Londres [5]. Une déception pour certains. Un ouf de soulagement pour d'autres. Je fais partie de la deuxième catégorie. Car bien que je sois un spectateur friand de ce genre d'événements, je considère, néanmoins qu'il faut s'y reprendre à deux fois avant d'en accepter l'organisation. La principale raison qui peut amener à réfléchir est l'investissement qui doit être entrepris. Je pose donc la question : est-ce bien raisonnable pour une ville déjà fortement endettée - 10 milliards d'euros [6] - de se lancer dans une telle aventure ? Doit-on faire porter au contribuable de nouvelles dépenses et donc de nouvelles taxes ? Ce serait absurde, non ?

Cependant, ils sont nombreux à essayer de convaincre l'auditoire du bien-fondé d'un tel investissement. "Cela créera des emplois", disent les uns, "les touristes afflueront dans la capitale", nous déclarent les autres. Pourtant, je ne peux pas m'empêcher de voir à quel point certaines infrastructures construites à l'occasion des Jeux restent désespéramment inutilisées avant de devenir inutilisables [7]. De véritables éléphants blancs. Sans compter que les fameux emplois créés pour construire ces édifices ne sont qu'une illustration de plus du sophisme de Bastiat, "il y a ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas"... Alors sont-ils vraiment nécessaires ?

Enfin, l'argument qui consiste à dire que la France, en tant que grande puissance, doit organiser de grandes compétitions sportives est caduque quand on se rappelle qu'elle accueille en 2016, l'Euro de football...

Plus sérieusement, ceux qui veulent vraiment voir les Jeux - d'été ou d'hiver [8] - venir en France doivent comprendre que c'est à eux de mettre la main à la poche et en aucun cas au contribuable qui au mieux se désintéressera de l'événement ou au pire devra subir quinze jours de blocage complet de la ville. Seul le consommateur doit payer, pas le contribuable. Et cette règle devrait valoir pour toute dépense, au sens général du terme : au nom d'une quelconque solidarité nationale, aucune entité ne devrait pouvoir utiliser de l'argent public. Surtout si au final, il doit éponger sur plusieurs décennies les décisions inconsidérées de ses représentants politiques [9].

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[1] Infomation disponible sur le site du journal Le Figaro à ce lien.
[2] Information relayée par le journal L'Equipe et disponible à ce lien.
[3] Dessiné par Pierre de Coubertin, l'inventeur des Jeux Olympiques modernes.
[4] Paris a organisé les Jeux d'été en 1900 et en 1924. La France avait aussi accueilli les Jeux d'hiver la même année à Chamonix. Grenoble lui succédera en 1968 et Albertville en 1992.
[5] Le lobbying avait eu raison de la candidature parisienne...
[6] Selon une estimation du journal L'Express consultable à ce lien.
[7] Allez jeter un coup d’œil à la piste de bobsleigh de la Plagne...
[8] Qui se souvient de la calamiteuse campagne d'Annecy il y a deux ans, pour les Jeux d'hiver de 2018 ?
[9] Un exemple parmi d'autres : le stade olympique de la ville de Montréal, construit à l'occasion des Jeux d'été 1976, est dans un état de délabrement avancé alors qu'il n'est pas fini de rembourser...

Les dangers du prix Nobel

Alors que l'économiste Ronald Coase, prix Nobel d'économie de l'année 1991, vient de mourir à l'âge de 102 ans [1] et que les hommages à son travail se multiplient sur Internet, je me permets, humblement, de rappeler ce qu'un autre récipiendaire du prix, Friedrich Hayek, déclara à l'occasion de sa remise en 1974 [2]. Deux phrases avaient alors retenu l'attention des spectateurs. Voici la première :
"Yet I must confess that if I had been consulted whether to establish a Nobel Prize in economics, I should have decidedly advised against it."
Comprenez que Hayek était contre l'existence d'un tel prix. Pour se justifier de cette position, il donna deux raisons. La deuxième, surtout dans le contexte actuel de médiatisation des économistes, tant dans la presse écrite qu'à la télévision, est encore d'une rare pertinence :
"[...] It is that the Nobel Prize confers on an individual an authority which in economics no man ought to possess.
This does not matter in the natural sciences. Here the influence exercised by an individual is chiefly an influence on his fellow experts; and they will soon cut him down to size if he exceeds his competence.
But the influence of the economist that mainly matters is an influence over laymen: politicians, journalists, civil servants and the public generally.
There is no reason why a man who has made a distinctive contribution to economic science should be omnicompetent on all problems of society - as the press tends to treat him till in the end he may himself be persuaded to believe."
En substance, Hayek explique que ce prix, par le prestige qu'il dégage, donne à son récipiendaire un ascendant décisif sur "les hommes politiques, les journalistes, les fonctionnaires et le public". Cette influence permet à cet individu d'être entendu sur tous les sujets, y compris ceux pour lesquels il n'a pas forcément les compétences pour trouver et donner une solution. Il devient alors une sorte de prophète, dont les paroles peuvent avoir des conséquences imprévisibles et parfois mener au pire.

Et les exemples de ces hommes sont nombreux. je n'en citerai qu'un seul : Paul Krugman [3]. cet économiste américain prêche aujourd'hui la régulation de l'économie par l'état, alors même qu'il ne fut distingué que pour ses travaux sur les échanges commerciaux. Il ne fait aucun doute que Hayek, aurait dénoncé ce comportement en plus de ces idées. Comme d'autres, Krugman devrait observer les paroles de Hayek et d'urgence prendre la mesure du pouvoir qu'il peut exercer sur la population et du danger que cela peut représenter...

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[1] Nouvelle consultable sur le site Bloomberg.com à ce lien.
[2] L'intégralité du discours de Friedrich Hayek est disponible à ce lien.
[3] Paul Krugman (né en 1953) est professeur à l'université de Princeton dans le New-Jersey. Il a reçu le prix Nobel d'économie en 2008 pour avoir montré "les effets des économies d'échelle sur les modèles du commerce international et la localisation de l'activité économique". auteur de plusieurs livres, il signe aussi une rubrique dans le New York Times.

Déclaration

Alors que certains demandent le droit à avoir un travail, un logement décent, des congés payés, le SMIC à 1700 euros, la santé gratuite ou encore une durée de travail hebdomadaire de 35 heures, je déclare solennellement demander au gouvernement de la République française - et ce pour moi tout seul - le droit à disposer d'un chalet à la montagne pour aller skier l'hiver... Comment ça n'est pas possible ?

Non, le travail n'est pas un gâteau

C'est un argument qui revient régulièrement dans la bouche des socialistes de tous horizons : il y a de moins en moins de travail à pourvoir et de plus en plus de personnes sans emploi. La solution est donc simple : il faut réduire le temps de travail des gens qui ont un travail - sans perte de salaire, cela va de soi - et donner la quantité de travail restante aux chômeurs.

Cette conception résulte d'une conception particulière de notre univers : elle signifie que la quantité de travail est finie, qu'elle présente une limite supérieure indépassable tout comme la croissance qui en est à l'origine. Or force est de constater que la croissance existe encore. Mais contrairement à ce que croit massivement nos gouvernements, elle ne se décrète pas par des lois. On peut juste lui donner des conditions favorables d'exister. Ni plus, ni moins. C'est alors aux investisseurs de faire le reste, à savoir créer de la richesse et donc des emplois [1]. Quant à la baisse du temps de travail, elle peut exister, mais doit résulter de gains de productivité et en aucun d'une loi.

D'ailleurs au regard de l'histoire, aucune baisse - significative - du chômage n'a été enregistrée par la baisse du temps de travail, pas plus en 1936 avec les 40 heures hebdomadaires [2] que depuis 1998 avec la fameuse loi des 35 heures [3]. Pourtant l'échec de ces mesures pousse ses promoteurs à pousser le raisonnement encore plus loin : comme 35 heures par semaine, c'est apparemment encore trop, ils veulent descendre à 32 heures [4], voire même à 28 heures. A ce compte-là, si on passe à la semaine de 2 heures, je pense - sans nulle hésitation - que le chômage devrait disparaître avant la fin de l'année...

Non, si le gouvernement actuel veut faire baisser durablement le chômage il faut qu'il éclaircisse d'urgence l'horizon des investisseurs potentiels. Que ce soit sur la réglementation du travail, rendue complexe par l'amoncellement constant de lois, ou bien la fiscalité alourdie, ces revirements continuels n'ont de cesse de fragiliser la confiance en l'avenir. Stabiliser et assouplir ces contraintes redonneront l'impulsion nécessaire à l'investissement et à la croissance, nécessaires à la création d'emplois. Car la politique - il s'agit toujours de la même - menée en France depuis plus de 40 ans, ne produit que pénurie et déserts industriels. Un comble quand on voit les progrès technologiques effectués sur la même période.

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[1] Rappelons-nous la phrase d'Helmut Schmidt, ancien chancelier de la RFA : "les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain".
[2] Alfred Sauvy déclara dans son ouvrage "Histoire économique de la France entre les 2 guerres" que la reprise économique n'aura véritablement lieu qu'avec assouplissement de la loi en 1938.
[3] A ceux qui me diront le contraire, je leur conseille de regarder les chiffres de la croissance et ceux du chômage sur les quinze dernières années...
[4] C'est ce que promeuvent Michel Rocard et Pierre Larrouturou dans leur livre commun, La Gauche n'a plus le droit à l'erreur (Flammarion, 2013).

This is war !

Le pays venait d'entrer en guerre. Pourtant, jusqu'au dernier moment, tout le monde avait espéré qu'une solution serait trouvée pour éviter le conflit. Mais il semblait que l’escalade de ces dernières semaines se soit révélé irréversible, malgré de longues négociations entre les deux états.

Alors que les premiers ordres de bataille étaient envoyés aux troupes déjà déployées à la frontière entre les deux nations, et que les manœuvres de l'ennemi commençaient déjà, le président et le cabinet ministériel échangeaient sur la meilleure manière de sécuriser l'approvisionnement en matériel, en pétrole - le pays ne disposaient pas de réserves - voire en nourriture. Il ne faisait en effet aucun doute que le nord-est du pays, une région essentiellement agricole serait touchée en premier. L'armée avait d'ailleurs déjà procédé à l'évacuation des populations civiles environnantes quand l'imminence du conflit ne faisait plus aucun doute. Au moins, des morts seront évitées de ce côté-là.

Les derniers détails étaient en train d'être réglé par téléphone. Pour l'instant tout allait pour le mieux et les alliées occidentaux nous soutiennent, se disait le président pendant la réunion. Pourtant malgré les garanties qu'il venait d'obtenir, le président restait anxieux. il y avait en effet une clause dans l'accord sur l'aide matérielle qui l'avait fait hésiter. Ô pas longtemps, non, juste quelques instants, mais il savait qu'à court terme, elle poserait un problème.

Le nerf de la guerre


10 tonnes d'or par livraison, c'était le chiffre et il tournait dans sa tête. Un rapide calcul lui avait permis d'estimer sa marche de manœuvre à 140 jours, peut-être 150 avec de la chance, c'est-à-dire si on restait sur une base d'une livraison tous les deux jours. Le problème c'est qu'il n'avait aucune idée de la durée du conflit. D'ailleurs, personne ne peut prévoir combien de temps cela pouvait durer. Après tout, son nouvel ennemi avait des forces militaires équivalentes et bénéficiait lui aussi du soutien de quelques pays. Il semblait donc que l'on s'engage dans un conflit, long et coûteux. Et celui qui pourrait le plus longtemps assurer un approvisionnement à ses troupes en serait très probablement le vainqueur.

Heureusement qu'il avait pris soin de mettre les réserves d'or du pays à l'abri comme le lui avait conseillé le ministre des finances il y a quelques mois. Sinon c'en était fini. Il fallait absolument augmenter les chances de victoire finale. Plusieurs options se présentaient à lui et il allait les examiner une par une. Tout en haut de la liste, il pouvait et allait exiger la saisie - sans compensation aucune - de toutes les réserves d'or détenues par des entités privées, y compris celles situées à l'étranger. D'après les estimations de ses conseillers, cela pouvait rapporter entre 150 et peut-être 200 tonnes d'or en quelques jours. Bien évidemment, les sociétés - essentiellement des banques - et les personnes concernées ne seront certainement pas d'accord avec cette mesure. Leur propriété privée était bafouée. C'était de l'extorsion même. Mais le président avait déjà trouvé la parade et savait comment leur faire entendre raison : sans l'armée, ils n'avaient aucun moyen de survivre. Cela devrait achever de les convaincre.

Dans un deuxième temps, il pensait pouvoir vendre quelques "bijoux de famille", Autrement dit, des possessions ou participations de l'état dans des entreprises. Cette disposition devrait permettre à son gouvernement de tenir quelques jours ou semaines supplémentaires. Après, il resterait bien quelques œuvres d'art que les musées du pays avaient pris mis à l'abri dans d'immenses coffres forts. Les ultimes cartouches en somme, au sens propre comme au sens figuré.

L'encre philosophale


Mais toutes ces solutions ne pouvaient être que temporaires. Pour tenir le siège aussi longtemps que possible, il lui fallait trouver une alternative viable. Malheureusement, on ne pouvait pas fabriquer d'or et les ressources de cet élément chimique rare était limitées. D'ailleurs le sous-sol du pays n'en avait pas, à moins d'investir d'énormes sommes pour creuser profondément. Et au prix actuel de l'or - 1 200 gourdes [1] l'once troy [2] - l'exploitation aurait été un gouffre financier. Donc à moins de posséder la pierre philosophale, il n'y avait pas de solution. A moins que.

Si l'on ne pouvait pas fabriquer le précieux métal jaune à proprement parler, on pouvait, en revanche, imprimer des billets et, avec eux, acheter de l'or. Car en fin de compte, produire des billets de banque ne coûtait presque rien, sinon un peu d'encre et de papier, produits qu'il était facile de se procurer à l'étranger. Pour rassurer nos alliés se disait le président, la Banque Nationale n'aura qu'à garantir ces billets contre de l'or et ce à tout moment.

Dès lors, cette solution paraissait idéale puisqu'elle permettait de soutenir indéfiniment l'effort de guerre tant que les alliés faisaient confiance à  la monnaie et ne remettait pas en cause sa valeur. Le président et le ministre des finances convoquèrent donc le président de la banque nationale pour lui expliquer le plan. L'homme obtempéra sans broncher et allait faire apposer sur la prochaine série de billets de banque du pays la mention suivante : "payable sur demande au porteur en monnaie-or" [3]. Par cette assertion, la banque s'engageait à échanger chaque billet contre son équivalent en or. Le pays par cette décision venait de réintroduire l'étalon métallique or. Une première depuis 20 ans.

Il ne faisait aucun doute que le président voulait émettre plus de monnaie papier que le pays ne possédait en réserves d'or. Au cas où tous les pays demandaient la contrepartie en or, le pays se retrouverait dans l'impossibilité de faire face à la demande et devrait soit faire faillite, soit suspendre l'étalon or et dévaluer sa monnaie. Cependant, les finances du pays étaient encore bonnes et malgré la guerre qui s'annonçait, le ministre des finances estimait que cette possibilité était faible. Pas d'inquiétude donc à moyen terme, d'autant plus que leurs alliés ne connaissaient pas le niveau du stock national...

Épilogue


Perdue. La guerre était définitivement perdue. Rien n'y avait fait. Les alliés avaient rompu depuis plus d'un mois tout approvisionnement en matériel quand ils avaient compris que la valeur de la monnaie était bien en deçà de la réalité : aucun pays n'en voulait plus. Un à un, les pays avaient demandé la conversion de leurs avoirs papiers en or, et en quelques jours, quelques heures mêmes, les réserves s'étaient vidées. Il n'y avait plus rien dans l'immense coffre-fort. Jamais s'étaient-ils alors dits pour eux-mêmes ils n'auraient dû accepter les conditions du président. dans son bunker, ce dernier, acculé, venait de transmettre un dernier message à leur ennemi, signifiant que son pays capitulait. La raison avait eu raison de ses mensonges... Au moins en face, ils comprendraient sa position. Mais eux avaient eu la sagesse de ne pas adosser leur monnaie sur l'or...

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[1] La gourde est la monnaie nationale de la république d'Haïti.
[2] L'once troy vaut 31.1035 grammes.
[3] Cette mention était - dans l'esprit - celle qui fut jadis apposée sur les billets verts américains.